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Antoine Picon Professor Department of Architecture |
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GESTES OUVRIERS, OPRATIONS ET PROCESSUS TECHNIQUES.
(Article paru dans Recherches sur Diderot et
sur l'Encyclopdie, n 13, octobre 1992, pp. 131-147) Introduction
Si les spcialistes s'accordent gnralement reconnatre le caractre novateur de la rhabilitation des arts et mtiers laquelle procde l'Encyclopdie, ils sont aussi nombreux souligner les limites de l'information technique rassemble par Diderot et ses collaborateurs (1). Ces derniers dcrivent le monde des techniques de l'Ancien Rgime finissant sans vraiment percevoir les signes de renouveau qui se dessinent en Angleterre comme en France. Envisage de la sorte, l'Encyclopdie n'annonce pas la Rvolution industrielle ; elle marque plutt le point d'orgue de la tradition technologique lgue par l'ge classique.
Un tel jugement est sans doute fond si l'on considre les savoirs et les processus techniques indpendamment du cadre conceptuel gnral dans lequel ils viennent prendre place. Il est dj beaucoup moins vrai si l'on fait intervenir la rhabilitation des arts et mtiers que l'on vient d'voquer. C'est la perception du travail productif qui change en mme temps que les catgories qui permettent de le dcrire et de l'analyser, comme nous voudrions essayer de le montrer dans les pages qui vont suivre. Cette transformation est complexe ; elle prsente mme des aspects contradictoires qu'il ne faut pas chercher se dissimuler. Chez certains auteurs s'esquisse une approche du travail fonde sur une quantification plus exigeante que par le pass. Dans cette perspective, l'effort humain tend s'assimiler une ressource qu'il s'agit de dpenser au mieux. En rgle gnrale, les collaborateurs de Diderot sont encore loin de cette conception qui ne s'imposera vraiment qu'au XIXe sicle. Tous se rejoignent cependant pour condamner les rigidits du systme corporatif. Le rejet de ces entraves devrait permettre de rationaliser le travail des artisans et des ouvriers et de mettre sur pied des squences de production d'une efficacit accrue. Dans les articles de l'Encyclopdie, comme dans les ouvrages des philosophes, des conomistes et des ingnieurs auxquels nous aurons l'occasion de nous rfrer pour complter notre argumentation, une nouvelle grille de lecture de l'activit technicienne fait en ralit son apparition. Redfinissant le statut des gestes ouvriers, recourant la notion d'opration technique, elle prcde de plusieurs dcennies les mutations de l're industrielle naissante.
Cette antriorit peut inciter une rvaluation des aspects cognitifs de l'histoire des techniques, aspects que l'on a trop souvent tendance ngliger au profit du seul enchanement des innovations. L'tude de l'Encyclopdie permet pourtant de constater qu'une nouvelle approche du travail se fait jour bien avant le changement d'chelle et de nature des activits productives. On pourrait multiplier les exemples de ce type ; il convient toutefois de ne pas les solliciter exagrment. Dans bien des cas, l'innovation prcde en effet l'mergence des notions et des concepts qui vont permettre d'en tirer toutes les consquences. Est-ce dire que la srie des innovations est parfois indpendante de l'volution des cadres de la pense technique ? Plutt que d'indpendance, mieux vaut parler de l'autonomie relative de ces deux termes. Sur le long terme, innovation et pense technique nous semblent en revanche indissociables. S'il est vident que l'innovation entrane ncessairement une restructuration de la pense technique, que cette restructuration soit immdiate ou qu'elle se produise de manire diffre, l'volution de la pense technique permet en retour aux mcanismes de l'innovation de ne pas se bloquer pass un certain stade. Pour prendre un exemple, la machine vapeur s'est dveloppe antrieurement la dfinition des premiers principes de la thermodynamique. Sans le cadre conceptuel fourni par cette dernire, la construction mcanique aurait sans doute fini par rencontrer d'insurmontables obstacles. C'est une histoire des cadres de la pense technique que nous souhaitons en dfinitive contribuer travers l'tude des commencements de la notion moderne de travail, tels qu'ils apparaissent dans l'Encyclopdie. La rhabilitation des arts et mtiers
La rhabilitation des arts et mtiers constitue, on l'a dit, l'un des traits les plus connus de l'Encyclopdie. Elle intervient diffrents niveaux qu'il faut peut-tre commencer par rappeler avant d'en souligner les ambiguts. Sur un plan trs gnral tout d'abord, le travail des mains n'est pas une punition comme le voulaient la mythologie des anciens ou la Rvlation ; il constitue l'une des rponses possibles au besoin d'activit de l'homme qui lui doit "sa srnit, son bons sens et sa vertu peut-tre (2)." En eux-mmes, les arts et mtiers n'ont rien d'avilissant. Bien au contraire, leur utilit leur confre une dignit certaine. "Le pote, le philosophe, l'orateur, le ministre, le guerrier, le hros, seraient tout nus, et manqueraient de pain sans cet artisan l'objet de son mpris cruel (3)", fait observer Diderot. Par le biais de l'utilit, les arts et mtiers participent pleinement de la sphre morale au lieu de n'tre que "des choses dont la recherche est laborieuse, la mditation ignoble, l'exposition difficile, le commerce dshonorant (4)."
Pour autant, la rhabilitation des arts et mtiers n'est pas totale. La supriorit des sciences sur les arts n'est pas abolie ; la distinction entre arts libraux et mcaniques subsiste galement, mme si Diderot insiste sur ses effets nuisibles (5). Certains collaborateurs de l'Encyclopdie prouvent d'autre part de la rpulsion devant le comportement des gens de mtier. Les bouchers se voient par exemple reprocher, mots couverts il est vrai, leur temprament sanguin qui les porte de temps autre des excs regrettables (6). Le principal grief des encyclopdistes l'gard des gens de mtier tient toutefois leur esprit de routine et leur got du secret. "C'est se rendre coupable d'un larcin envers la socit, que de renfermer un secret utile (7)", crit ce propos Diderot. Bien qu'elle n'ait pas les mmes prtentions que les ouvrages plus spcialiss crits par des savants, des technologues ou des ingnieurs, afin de diffuser les meilleurs procds de fabrication, l'Encyclopdie entend participer leur lutte contre la manie du secret si dommageable aux progrs des arts.
Ce combat par la voie de l'imprim ne saurait suffire, cependant. Des mesures plus gnrales sont ncessaires, mesures qui ne peuvent tre envisages qu'avec l'appui de la puissance publique. Il faut notamment repenser le temps de travail que les dimanches et les ftes religieuses amputent inutilement (8). Il faut surtout supprimer les communauts de mtier l'gard desquelles un Vron de Forbonnais n'a pas de mots assez durs dans l'article qu'il leur consacre. Selon lui, les communauts "ont des lois particulires, qui sont presque toutes nuisibles au bien gnral et aux vues du lgislateur." Parmi les obstacles qu'elles opposent l'industrie, Vron de Forbonnais mentionne les frais souvent excessifs de rception ou encore l'habitude prise dans certaines d'entre elles de rserver la matrise aux fils de matres. Par dessus tout, les communauts contreviennent la premire loi du commerce qui veut que le gain soit proportionnel au travail. On peut en effet remarquer que "le gain assur des corps de mtiers ou de marchands, les rends indolents et paresseux, pendant qu'ils excluent des gens fort habiles, qui la ncessit donnerait de l'industrie (9)."
Bien que les auteurs de l'Encyclopdie n'en aient pas clairement conscience, ce qui se dessine au travers de la critique des corps de mtiers, de leurs pesanteurs, mais aussi, il faut bien le dire, des barrires qui s'opposaient la volont de rationalisation de l'Etat et des grands entrepreneurs, c'est la possibilit d'un travail pur, faonnable merci, d'un travail quantifiable comme dpense d'nergie en mme temps que comme fondement de la valeur conomique. Ce travail n'est il pas dj celui des ces artisans "rduits l'excution machinale (10)" dont le "Discours prliminaire" est bien oblig de reconnatre l'existence ? Ce travail n'est-il pas surtout celui qui s'excute quotidiennement l'occasion des grands travaux militaires ou civils, qu'il s'agisse de fortification ou de construction de routes et d'ouvrages d'art ?
Certains collaborateurs de l'Encyclopdie se placent rsolument dans cette perspective. Ingnieur des Ponts et Chausses, fondateur et premier directeur de l'Ecole des Ponts, Jean-Rodolphe Perronet est de ceux-l (11). Envoy Alenon au dbut de sa carrire, Perronet tudie la fabrication des pingles dans la ville de Laigle en Normandie avec une extrme prcision. Dans son Explication de la faon dont on rduit le fil de laiton diffrentes grosseurs dans la ville de Laigle de 1739, puis dans sa Description de la faon dont on fait les pingles Laigle en Normandie de 1740 (12), il dcrit les outils, les gestes et les squences de production en se montrant sensible l'ordre et la rigueur qui rgne d'un bout l'autre de la chane manufacturire. Par dessus tout, la division du travail entre les ouvriers lui parat admirable. Charg par la suite de concevoir quelques uns des plus grands ponts de la France du XVIIIe sicle, comme le pont de Neuilly ou le pont Louis XVI, l'actuel pont de la Concorde, Perronet tentera de dfinir aussi prcisment les attributions de chacun et de contrler les moindres oprations qui se droulent sur ses chantiers. Rationalisation des tches et mesure de la dpense physique sont intimement lies aux yeux de l'ingnieur qui imagine aussi plusieurs machines au dbut des annes 1750 afin d'valuer le travail effectu par les ouvriers. On lui doit notamment une machine pour faire travailler la tche les quipes employes aux puisements ainsi qu'une machine pour battre les pieux la tche (13), machines dont l'une est teste avec succs sur le chantier du pont de Saumur. Payer la tche au lieu de payer la journe comme cela se pratiquait couramment revient faire du travail une grandeur quantifiable au mme titre que les matriaux dont font usage les constructeurs. Dans le nouveau cadre productif qui s'esquisse de la sorte, le pouvoir doit tre concentr entre les mains des dtenteurs de la mesure, ingnieurs ou entrepreneurs, seuls habilits juger du bien fond des oprations qui s'excutent.
De plus en plus nombreux vont tre les ingnieurs adopter cette conception du travail au cours de la seconde moiti du XVIIIe sicle. Elle aboutit au clbre mmoire de Coulomb dont le titre est lui seul un programme : Rsum de plusieurs expriences destines dterminer la quantit d'action que les hommes peuvent fournir par leur travail journalier, suivant les diffrentes manires dont ils emploient leur forces (14). De Perronet Coulomb, dans la volont constamment raffirme de mesurer les temps et les quantits de travail, se dcle une ambition de rationalisation de la production que l'on pourrait qualifier de "proto-taylorisme". Ce courant de pense demeure toutefois peu reprsent parmi les auteurs de l'Encyclopdie o les ingnieurs demeurent finalement assez rares. Il n'en constitue pas moins l'une des directions de dveloppement, somme toute assez naturelle, de la critique des cadres du travail hrits de l'ge classique.
Pour l'Encyclopdie, le travail qualifi importe au premier chef en attendant. La confusion entre les termes "artiste", "artisan" et "ouvrier" en tmoigne au mme titre que l'accent mis par Diderot sur l'ingniosit que rclament les arts mcaniques (15). Il s'agit avant tout d'assouplir les conditions d'exercice de ces arts, de leur restituer des possibilits d'volution que le carcan des rglements corporatifs leur interdisaient jusque-l. Aux yeux de Diderot et de ses collaborateurs immdiats, l'impulsion novatrice doit venir pour partie de la science. "Nous invitons les artistes prendre de leur ct conseil des savants (16)", peut-on lire ce propos dans l'article "Art". Le savant occupe ainsi provisoirement la place que la socit industrielle rservera bientt l'ingnieur. De la science doivent jaillir des progrs, certes limits, mais bien rels tout de mme. La possibilit d'injecter de la science dans les processus concrets de production prsuppose toutefois un lien puissant entre les deux termes. Au XVIIIe sicle, ce lien trouve sa justification philosophique dans le nouveau statut dont se pare le geste, comme nous voudrions essayer de le montrer prsent. Du geste la langue des arts
"C'est l'industrie de l'homme applique aux productions de la nature ou par ses besoins, ou par son luxe, ou par son amusement, ou par sa curiosit, etc. qui a donn naissance aux sciences et aux arts (17)", dclare Diderot qui ajoute peu aprs que leur diffrence essentielle provient de ce que dans les sciences la contemplation des objets prend le pas sur leur excution, au contraire des arts o l'excution prime. La commune origine des sciences et des arts l'emporte nanmoins sur toutes les diffrences que l'on peut exhiber. La pense et le geste producteur sont moins loigns l'un des l'autre que ce qu'une tradition aveugle avait longtemps laiss croire. L'une et l'autre ont leurs rgles et leurs instruments. On sait que pour Diderot il y a quelque chose d'un peu machinique dans le fonctionnement de l'esprit humain en mme temps qu'une dimension cognitive se trouve toujours l'uvre dans le geste. Comme le notait Jacques Proust dans son commentaire de l'article "Bas" de l'Encyclopdie, cette permabilit rciproque renvoie aux interrogations de tout un sicle sur les secrtes connivences qui semblent se tisser par moments entre l'homme et la machine (18).
Ce type d'interrogation sur les rapports homme/machine apparat certains gards comme un hritage du Grand Sicle, mme si elle prend ses distances avec cet hritage en critiquant par exemple l'assimilation trop rapide du corps une machine hydro-pneumatique laquelle s'tait livre la suite de Descartes l'cole iatro-mcanique (19). En dpit de ses faiblesses, l'tude du corps-machine n'en constituait pas moins le point de dpart d'un questionnement passionn sur les rapports entre l'homme et l'univers des combinaisons machiniques. Au cours du XVIIIe sicle, la monte en rgime de la philosophie sensualiste conduit cependant une reformulation en profondeur de la question. Dans le dbat intellectuel des Lumires, l'hypothse sensualiste peut tre caractrise comme un vritable "paradigme" - si l'on nous permet de transposer ce terme issu de l'pistmologie au champ de l'histoire des ides (20). Toutes nos connaissances proviennent des sens : cette affirmation assez gnralement reue se rvle riche de perspectives concernant le problme qui nous occupe. Car si le fonctionnement de l'esprit humain consiste traiter les informations fournies par les sens, ne peut-on considrer cet esprit comme une forme sophistique de machine ? Tel est le pas que franchit par exemple un La Mettrie dans ses crits. En retrait d'une position aussi tranche, le sensualisme des Lumires n'en poursuit pas moins ses rflexions sur ce thme. On peut interprter dans cette optique l'accent qui est mis par de nombreux auteurs, commencer bien-sr par Condillac, sur les oprations de l'esprit humain. A ct de ses connotations machinistes, le terme opration permet de jeter un pont entre les registres de la psychologie et de la production manufacturire, on y reviendra.
Pour s'exercer, les oprations de l'esprit ont besoin de la matire fournie par les sens. Telle est la dmonstration qu'entreprend, on le sait, Condillac dans son Trait des sensations de 1754, trait dans lequel sa fameuse statue, prive l'origine de tous les sens, s'anime progressivement en recevant l'odorat, l'oue, la vue et enfin le toucher (21). S'il vient en dernier dans la liste des dons que fait le philosophe sa statue, le toucher, ou plutt l'alliance du toucher et du geste, joue un rle tout fait dcisif. C'est du mouvement et de la sensation de rsistance prouve l'occasion de la rencontre avec un obstacle que s'effectue en effet dans l'esprit de la statue la prise de conscience de l'existence de son corps, immdiatement suivie de celle de l'existence d'autres corps qui lui sont trangers. Ces expriences fondamentales la conduisent peu aprs l'ide d'un monde extrieur distinct d'elle, puis la reconnaissance de son individualit au sein de cet environnement. Dans ce processus de dvoilement, le toucher et le geste occupent, on le voit, une place cruciale que vient confirmer le plan gnral du Trait des sensations. La premire partie de l'ouvrage expose en effet les enseignements que l'on retire des quatre premiers sens, tandis que la seconde partie est presque exclusivement consacre au toucher et leurs consquences. La troisime partie traite ensuite de la manire dont le toucher apprend aux autres sens juger des objets extrieurs. Ne reste plus alors qu' introduire la dynamique des besoins pour que de la statue on passe l'homme muni de toutes ses facults.
Le rle essentiel du toucher et du geste dans les processus cognitifs constitue l'une des lignes de force de la pense des Lumires. Si la vue demeure le sens par excellence de l'intellection, le toucher n'en revt pas moins un caractre fondateur. A l'appui de cette assertion, n'observe-t-on pas que les enfants nouveaux-ns ne font aucun usage de leur vue ainsi que le signale De Jaucourt dans l'article "Vue" de l'Encyclopdie (22) ? Dans l'ordre naturel des sensations, qu'il ne faut pas confondre avec l'ordre logique adopt par Condillac dans son trait, le toucher prcde la vision.
L'importance du toucher et du geste est encore plus manifeste dans les changes qu'occasionne le problme de Molyneux : soit un aveugle de naissance qui ait appris distinguer les figures au toucher ; s'il vient recouvrer la vue, au moyen d'une opration de la cataracte par exemple, reconnatra-t-il un cercle d'un carr sans l'aide de ses mains ? Quelque soit la rponse apporte la question, le statut du toucher, les rapports qu'il entretient avec la formation des ides, sont au cur du dbat. La Lettre sur les aveugles l'usage de ceux qui voient de Diderot est cet gard rvlatrice. Si la question se pose, c'est bien que les rapports entre le toucher, le geste et la connaissance sont plus troits que ce que l'on avait pens jusque-l. Sensible la moindre vibration de sa toile, l'araigne n'est-elle pas dans un ordre d'ides assez voisin le symbole mme de l'me dans Le rve de d'Alembert (23) ?
Le geste est par ailleurs prsent aux origines de cette manifestation d'intelligence par excellence que constitue le langage ? De Condillac Rousseau, le thme du "langage d'action" des premiers hommes ne cesse de se prsenter l'esprit de ceux qui rflchissent sur les mcanismes de formation de la langue. Aprs le cri de la nature vient immdiatement le geste ; les premiers hommes "exprimaient donc les objets visibles et mobiles par des gestes (24)", crit Faiguet dans l'article "Langue" de l'Encyclopdie. L'auteur de l'article "Danse" se montre non moins catgorique : "Les sensations ont t d'abord exprimes par les diffrents mouvements du corps et du visage. Le plaisir et la douleur en se faisant sentir l'me, ont donn au corps des mouvements qui peignaient au dehors ces diffrentes impressions : c'est ce qu'on a nomm geste (25)." Certes, le langage d'action est d'une nature plus instinctive que raisonne, comme ne manque pas de le souligner Condillac dans son Essai sur l'origine des connaissances humaines de 1746 (26). Aprs avoir contribu l'mergence des premires combinaisons de l'esprit humain, on peut tout de mme penser que le geste a servi leur expression avant que la langue articule ne finisse par s'imposer.
Les nombreux liens que le XVIIIe sicle tisse entre la pense et la connaissance d'un ct, le toucher et le geste de l'autre, permettent de mieux comprendre prsent les bases communes sur lesquelles reposent les sciences et les arts. Ces bases assurent galement la lgitimit du discours sur les arts et mtiers que souhaitent tenir les encyclopdistes. Car s'il y a de la connaissance emmagasine dans les gestes de la production et si cette connaissance n'est pas fondamentalement diffrente de celle des savants, un tel discours encyclopdique devient non seulement possible mais encore utile, car il peut servir de vhicule l'amlioration des arts au moyen des connaissances scientifiques.
L'amlioration qui est ainsi vise ne possde pas qu'un contenu matriel. En prise sur la psychologie individuelle et collective, rceptacle d'une connaissance qui n'a rien de triviale, le geste se pare en effet du mme coup d'un contenu moral. Son perfectionnement ne peut que hter la rhabilitation des arts et mtiers que Diderot et ses collaborateurs appellent de leurs vux. Perfectionner les gestes, c'est perfectionner l'me de ceux qui en sont les acteurs : ce constat dpasse largement le cadre des arts et mtiers. Le roi Frdric de Prusse ne fait-il pas manuvrer vers la mme poque ses soldats en ordre serr pour mieux leur inculquer la discipline militaire? Si l'on ne saurait imputer semblable dessein aux encyclopdistes, du moins peut-on supposer que toutes les connotations de leur projet ne leur chappent pas. On retrouvera d'ailleurs des connotations militaires dans l'tablissement "en faveur de cent enfants de soldats invalides" fond par le duc de La Rochefoucauld-Liancourt en 1786, tablissement qui peut tre considr comme la premire Ecole d'Arts et Mtiers (27). Par-del le caractre un peu particulier de cette initiative, il est clair que l'intrt port au toucher et au geste et leurs potentialits ducatives constitue l'une des composantes majeures de la rflexion du XVIIIe sicle sur l'enseignement technique (28).
Il reste que la condition premire du perfectionnement des gestes de la production, la constitution d'un discours sur les arts qui ait valeur de diagnostic port sur l'existant, se heurte de srieux obstacles. L'organisation gnrale de ce discours pose tout d'abord problme, cause de la diversit des techniques, de leur volution incessante qui risque de rendre trs vite caduque toute entreprise de mise en ordre. Dans l'article "Encyclopdie", Diderot se montre cet gard tout fait explicite l'occasion de sa critique des lenteurs apportes par Raumur la Description des arts et mtiers de l'Acadmie des Sciences.
"Quelle diversit ne s'introduit pas tous les jours dans la langue des arts, dans les machines et dans les manuvres ? Qu'un homme consume une partie de sa vie la description des arts ; que dgot de cet ouvrage fatiguant, il se laisse entraner des occupations plus amusantes et moins utiles, et que son premier ouvrage demeure renferm dans ses porte-feuilles : il ne s'coulera pas vingt ans, qu' la place de choses nouvelles et curieuses, piquantes par leur singularit, intressantes par leurs usages, par le got dominant, par une importance momentane, il ne retrouvera que des notions incorrectes, des manuvres surannes, des machines imparfaites ou abandonnes. Dans les nombreux volumes qu'il aura composs, il n'y aura pas une page qu'il ne faille retoucher ; et dans la multitude des planches qu'il aura fait graver, presque pas une figure qu'il ne faille redessiner. Ce sont des portraits dont les originaux ne subsistent plus. Le luxe, ce pre des arts, est comme le Saturne de la fable, qui se plaisait dtruire ses enfants (29)."
Pour prsenter un tableau ordonn des arts et mtiers, peut-tre faut-il en fin de compte en revenir la nature et aux ressources qu'elle fournit en classant les techniques en fonction des matriaux travaills. Un tel choix qui conduit regrouper l'art du vitrier avec celui de l'opticien qui taille des lentilles sera trs critiqu par les technologues de la premire moiti du XIXe sicle comme Charles Dupin, Lon Lalanne ou les auteurs du Dictionnaire des arts et manufactures de Laboulaye (30). Tous ces auteurs se montrent vrai dire exagrment svres l'gard d'un parti dont ils ne parviennent plus comprendre les raisons profondes. Au XVIIIe sicle, la nature reprsente encore le seul point d'appui possible pour une raison qui entend dpasser les prjugs du moment. Classer comme le propose le "Discours prliminaire" de l'Encyclopdie les arts et mtiers en se calquant sur la grille des productions naturelles constitue la seule alternative satisfaisantes aux configurations provisoires que dessine l'usage courant. Si le luxe est le pre des arts, un pre volage dont les engouements risquent tout instant d'garer, la nature demeure leur mre nourricire.
Ce premier obstacle cart, d'autres surgissent immdiatement par suite de l'imprcision de la langue des arts. Celle-ci est marque par un double phnomne de raret et de prolifration, par "la disette des mots propres, et l'abondance des synonymes (31)" qui rend la description des oprations singulirement difficile. Ces flottements ne signifieraient-ils pas qu'au fond la langue des arts est demeure dans l'enfance, que la logique du geste, qu'une forme drive de langage d'action y prdomine encore ? Tout le problme des encyclopdistes serait alors de faire accder les arts et mtiers au stade de la langue articule en rformant le vocabulaire partiel qui en tient lieu. Une telle langue perdrait bien sr une bonne partie de ce caractre spontan, de cette fracheur que possde, il faut bien l'avouer, le mlange de gestes et de termes d'art en usage dans les ateliers. La perte trouverait nanmoins sa contrepartie dans la mise en vidence de tout un systme de correspondances et de similitudes d'un art l'autre, correspondances entre certains gestes, certaines oprations, similitudes entre des outils affubls pourtant des noms diffrents d'un mtier l'autre. Comme le fait remarquer Diderot, ces correspondances pourraient conduire la perfection des arts connus (32) ; peut-tre mme seraient-elles susceptibles de provoquer des innovations fcondes. Si cette dernire ambition n'est pas affiche ouvertement par les encyclopdistes, du moins se prsente-t-elle assez naturellement l'esprit. Elle constituera par la suite l'une des motivations essentielles des technologues du XIXe sicle, convaincus de la fcondit de leur entreprise de description raisonne.
La premire tape consiste en attendant dcrire minutieusement les techniques existantes. Pour ce faire, Diderot esquisse le plan de la description idale d'un art dans le "Discours prliminaire". Cinq points sont traiter : la matire employe tout d'abord, les lieux o on la trouve, sa prparation, ses qualits bonnes ou mauvaises, en second lieu les principaux ouvrages qu'on en fait, ensuite les outils et les machines utilises pour cela, puis le type de main d'uvre et les principales oprations que comporte la production, les termes de l'art enfin (33). L'article "Art" apporte quelques prcisions supplmentaires, en ce qui concerne l'tude des machines notamment. Lorsque celles-ci sont compliques quoiqu'elles produisent un effet des plus simples, il faut commencer par l'effet avant d'en venir la machine proprement dite, dans le cas contraire la description de la machine doit prcder immdiatement celle de l'effet (34). L'exhaustivit n'est ni recherche ni mme souhaitable car "c'est la main d'uvre qui fait l'artiste, et ce n'est point dans les livres qu'on peut apprendre manuvrer (35)." Dans un ouvrage comme l'Encyclopdie, la description ne doit pas puiser son sujet mais le rendre simplement intelligible de manire satisfaire la curiosit du lecteur.
Le canevas prcdent ne saurait cependant suffire pass un certain stade. Pour parvenir cette intelligibilit qui constitue le but de toute exposition raisonne d'un art ou d'un mtier, il faut entrer dans certains dtails en vitant de se laisser submerger par eux. L'analyse, au sens trs gnral donn par le XVIIIe sicle ce terme, peut alors servir de fil conducteur. "L'analyse consiste remonter l'origine de nos ides, en dvelopper la gnration et en faire diffrentes compositions ou dcompositions pour les comparer par tous les cts qui peuvent en montrer les rapports", crit l'abb Yvon la rubrique "Analyse" avant d'ajouter en des termes que ne rcuserait pas Condillac que "ce n'est point avec le secours des propositions gnrales qu'on cherche la vrit : mais toujours par une espce de calcul, c'est dire, en composant et dcomposant les ides pour les comparer, de la manire la plus favorable, aux dcouvertes qu'on a en vue (36)." Dans le mme volume de l'Encyclopdie, ce principe de dcomposition/recomposition rationnelle s'assimilant un calcul est invoqu par Diderot dans son clbre article sur le mtier bas o il dclare avoir suivi : "une espce d'analyse, qui consiste distribuer la machine entire en plusieurs assemblages particuliers ; reprsenter au-dessous de chaque assemblage les parties qu'on n'y aperoit pas distinctement ; assembler successivement ces assemblages les uns avec les autres, et former ainsi peu--peu la machine entire." "On passe de cette manire d'un assemblage simple un compos, de celui-ci un plus compos, et l'on arrive sans obscurit ni fatigue la connaissance d'un tout fort compliqu (37)", ajoute notre auteur, anim d'une intention didactique qui dpasse largement le cadre de la machine tricoter les bas laquelle l'article est consacr.
Les limites de cette dmarche ont t mises en vidence par Jacques Proust avec suffisamment de clart pour qu'il soit ncessaire d'en instruire nouveau le procs dans tous ses dveloppements (38). En se laissant guider par un recueil de dessins de la fin du XVIIe sicle consacr au mtier bas (39), Diderot s'est sans doute trop focalis sur la reprsentation de la machine qu'il avait sous les yeux au lieu d'en approfondir le fonctionnement. On peut penser la suite de Jacques Proust que ses motivations profondes tenaient plus ce faisant de l'interrogation philosophique sur les rapports homme/machine que de l'enqute technologique. Le souci du dtail dont tmoigne son article n'en demeure pas moins remarquable au mme titre que celui dont font preuve bien d'autres contributions de l'Encyclopdie consacres aux procds manufacturiers, que l'on songe par exemple l'article "Corderie" ou encore l'tude de l'art de l'pinglier. Cet accent mis sur la description des arts et mtiers, ou plutt sur leur analyse, est trop gnral pour que l'on puisse le rduire au seul registre de l'enqute philosophique. Pour en comprendre la porte, c'est l'ensemble de la dmarche descriptive des encyclopdistes qu'il faut peut-tre questionner prsent. Gestes, oprations et processus : une rationalit analytique
Le point commun entre les diffrents articles consacrs aux arts et mtiers pourrait bien rsider dans une commune attention aux gestes lmentaires de la production, la faon dont ceux-ci s'aggrgent pour donner naissance des oprations techniques, la logique qui prescrit enfin l'enchanement des oprations pour former des processus o rgne la division du travail, division dont l'Encyclopdie souligne plusieurs reprises les bienfaits (40). Gestes, oprations, processus : cette triade s'applique indiffremment la fabrication des bas, celle des pingles ou des cordages, l'extraction du minerai de fer et sa transformation. Il s'agit l d'une vritable grille de lecture qui se met en place au travers d'invitables ttonnements. La notion d'opration occupe une place centrale dans un tel dispositif, comme une sorte unit smantique de base qui permet de passer du savoir-faire individuel la logique d'ensemble d'une production.
Du geste au processus, la chane qui se tisse n'est pas sans analogie avec l'enchanement des connaissances qui est au principe mme du projet encyclopdique de Diderot, d'Alembert et leurs collaborateurs. Cette analogie permet de justifier l'usage du terme analyse dans le champ des techniques. L'analyse n'est-elle pas, aux dires de Condillac, "la dcomposition entire d'un objet, et la distribution des parties dans l'ordre o la gnration devient facile (41)" ? En exhibant les gestes et les oprations avant de reconstruire les processus de production, les encyclopdistes procdent une vritable gnration des arts et mtiers de mme que l'analyse de la langue permet de suivre l'engendrement des ides depuis la simple sensation jusqu'aux sciences les plus abstraites.
Semblable dispositif doit tre mis prsent en relation avec le souci constant du XVIIIe sicle de penser les dynamiques, qu'elles soient matrielles ou morales, qu'elles concernent la nature ou l'homme agissant dans le cadre de la socit. Le XVIIIe sicle s'intresse, on le sait, des flux de tous ordres : mouvement de l'eau, de l'air et de la lumire, mais aussi circulation des hommes et des marchandises, changes d'ides que les prjugs entravent momentanment (42). Aux yeux de Diderot, l'univers semble marqu par une mobilit de tous les instants. C'est cette mobilit dont il faut au fond rendre compte dans ce qu'elle prsente d'intelligible.
La mthode analytique n'a d'autre but que de fournir les moyens de cette apprhension des dynamiques matrielles et morales. Tandis qu'un d'Alembert se penche par exemple sur les applications de l'analyse mathmatique, du calcul infinitsimal, la mcanique et l'hydraulique, un Condillac cherche cerner au plus prs la dynamique de la formation des ides. Un mme idal de fluidit et de transparence les anime ce faisant. Dchiffrer les lois de la nature ou percer jour les mcanismes de formation de la langue conduit la critique de tous les obstacles inutiles que les prjugs ont interpos entre l'homme et la fluidit naturelle des tres et des choses.
En revenant aux arts et mtiers, il est clair que la suppression des corporations procde du mme type de proccupation. En dpit de ses imperfections, l'analyse des processus de production dbouche ncessairement sur des rformes d'ampleur variables destines leur confrer la mme vidence de celle dont se parent les flux naturels. Dans une telle perspective, le travail pur dont rvent dj certains ingnieurs, avec son caractre la fois quantifiable et instantanment consommable, pourrait s'assimiler une sorte d'lment diffrentiel dont la sommation rationnelle serait synonyme d'efficacit accrue.
L'opacit des processus concrets de production constitue dans l'immdiat un obstacle de taille ce dessein de rationalisation. A dfaut de pouvoir rformer sans dlai le travail, savants, technologues et ingnieurs s'accordent tous sur la ncessit d'en dcrire le contenu. Dans les traits spcialiss comme ceux de Duhamel du Monceau ou Perronet (43), on retrouve la mme triade geste, opration, processus, que dans les articles de l'Encyclopdie. C'est la naissance d'une nouvelle rationalit que l'on assiste en ralit, une rationalit analytique en rfrence la revendication d'emploi de l'analyse, qu'elle soit mathmatique ou qu'elle porte sur l'activit humaine, dans le champ des techniques. Diderot n'est pas le seul auteur de cette revendication, loin s'en faut. Aux vidences statiques de l'ge classique se substitue progressivement une volont de matrise des flux et des processus de fabrication.
Diffuse tout au long de la seconde moiti du XVIIIe sicle, une telle volont va atteindre son point culminant sous la Rvolution en mme temps que la croyance au pouvoir rgnrateur de la science (44). Comment expliquer autrement les "fabrications rvolutionnaires" de salptre, de poudre et d'armes auxquelles concourrent des savants aussi prestigieux que Monge, Berthollet ou Vandermonde (45) ? De la diffusion des rsultats scientifiques les plus rcents, de leur injection dans les processus de production, doit surgir une industrie nationale incomparablement plus efficace que les pratiques d'Ancien Rgime. L'Avis aux ouvriers sur la fabrication de l'acier de Monge, Berthollet et Vandermonde ou la Description de l'art de fonder les canons de Monge tmoignent de cette ambition de rforme des procds de fabrication au nom de la science. Gestes, oprations et processus composent l encore le cadre dans lequel interviennent les savants la demande du Comit de Salut Public.
Sous la Rvolution, la production manufacturire n'est pas la seule porter l'empreinte de ce type de dmarche rationalisatrice. A ct des arts et mtiers, l'art de la guerre et les techniques de combat sont aussi concernes avec l'Ecole de Mars o l'on fait manuvrer au printemps 1794 de jeunes citoyens selon les meilleures mthodes, dans le dessein d'en faire des soldats en un laps de temps beaucoup plus court que s'il avait fallu attendre leur baptme du feu (46). Amliorer la production manufacturire ou perfectionner l'art du combattant participent d'un mme courant que l'on peut encore une fois qualifier de "proto-taylorien" dans la mesure o celui-ci se centre sur la notion d'opration.
Les rsultats obtenus de la sorte peuvent aussi tre transposs certaines productions intellectuelles, puisque de nombreux liens unissent les sciences et les arts, comme en tmoigne le travail effectu par un ancien lve de Perronet, l'ingnieur des Ponts et Chausses Gaspard Riche de Prony, qui dirige le service du Cadastre partir de 1791. Charg de l'tablissement de nouvelles tables logarithmiques et trigonomtriques rendues ncessaires par l'tablissement du systme mtrique, Prony se livre une vritable analyse des tches effectuer et des comptences qui doivent intervenir chaque tape du processus de production des tables qui doivent reprsenter "le monument de calcul le plus vaste et le plus imposant qui ait jamais t excut ou mme conu (47)". Il fait pour cela appel "cinq six mathmaticiens d'un trs grand mrite", parmi lesquels figure Legendre, pour fixer les formules gnrales du calcul (48). Il engage ensuite sept ou huit calculateurs confirms chargs de coordonner le travail de dizaines de tcherons s'occupant uniquement d'additions et de soustractions. On ne peut trouver illustration plus frappante de la structure productive dont rvent les lites rvolutionnaires. Grce cette organisation vritablement industrielle, seront fabriqus en moins de deux ans 10 000 sinus en nombres naturels, calculs 25 dcimales, 200 000 logarithmes, tant sinus que tangentes, calculs 14 dcimales, les logarithmes des 10 000 premiers nombres, calculs 19 dcimales, et enfin les logarithmes des nombres suivants, de 10 000 200 000, calculs 14 dcimales. Dans une notice publie ce sujet en 1824, l'ingnieur se targuera d'avoir dirig "le monument de calcul logarithmique et trigonomtrique le plus vaste et le plus complet qui ait jamais exist, excut par des procds nouveaux, au moyen desquels les oprations scientifiques ont t transformes en oprations qu'on peut appeller manufacturires (49)." L'ide de fabriquer des logarithmes "comme on fabriques des pingles", qui aurait pu lui venir de Perronet, lui aurait t suggre en ralit par la lecture de la Richesse des nations de Smith (50).
En dpit de quelques succs ponctuels, l'idal de rationalisation qu'annonce l'Encyclopdie et qui se concrtise dans les dernires annes du XVIIIe sicle va se solder globalement par un chec. Conues dans l'urgence entrane par l'tat de guerre, les fabrications rvolutionnaires demeureront sans lendemain. Les tables de Prony ne trouveront quant elle jamais d'diteur, leur volume rendant difficile toute ide de publication. Les structures de production n'voluent pas aussi vite que le voudraient les savants, les technologues et les ingnieurs qui se penchent leur chevet. En matire d'approche des problmes du travail, le legs du XVIIIe sicle n'en demeure pas moins fondamental. En revalorisant le statut des arts et mtiers, la pense des Lumires conduit faire du travail humain le facteur productif par excellence, celui dont le cot conditionne le fonctionnement tout entier de la machine conomique. Tandis que l'ge classique avait d'autre part tendance raisonner en termes de dispositifs statiques, les contemporains de Diderot introduisent une dimension dynamique qui restera attache l'ide mme de rationalisation manufacturire. Enfin, cette rationalisation pourra recourir au cadre que constitue la triade gestes, oprations, processus, qui se dessine dans l'Encyclopdie. C'est dans ce cadre dbarass de ses connotations sensualistes que se meut par exemple un Christian dans son Plan de technonomie de 1819 (51). Dans le champ des techniques comme dans bien d'autres domaines, l'Encyclopdie aura ainsi contribu l'mergence de nouvelles structures mentales. Notes
(1) L'importance de la rhabilitation des arts et mtiers mene par les encyclopdistes est par exemple souligne par G. Friedmann, "L'Encyclopdie et le travail humain", in Annales Economies Socits Civilisations, vol. VIII, 1953, pp. 53-61. Sur les limites de leur information technique, lire B. Gille, "L'Encyclopdie, dictionnaire technique", in Revue d'histoire des sciences, vol. V, 1952, pp. 26-53. Pour une vision plus nuance de l'apport des encyclopdistes, on pourra consulter J. Proust, Diderot et l'Encyclopdie, Armand Colin, 1962, pp. 163-188, ainsi que Milieux, n 19/20, 1984-1985. (2) Enc., t. 16, "Travail", p. 567. Cet aspect du discours encyclopdique est fort bien analys par J. Ehrard, "La main du travailleur, la plume du philosophe", in Milieux, n 19/20, pp. 47-53. (3) Enc., t. 10, "Mtier", p. 463. (4) Ibid., t. 1, "Art", p. 714. (5) Ibid. (6) Ibid., t. 2, "Boucher", p. 351. Cf. C.-J. Koepp, "The alphabetical order : work in Diderot's Encyclopdie", in Work in France Representations, meaning, organization, and practice, Ithaca, Londres, Cornell University Press, 1986, pp. 229-257, p. 243 en particulier. (7) Enc., t. 1, "Art", p. 717. (8) Ibid., "Dimanche", t. 4, pp. 1007-1009, t. 6, "Ftes des chrtiens", pp. 565-572. (9) Ibid., t. 3, "Communaut (Commerce)", p. 724. Sur l'attitude critique des lites du XVIIIe sicle l'gard des communauts, voir par exemple : W.-H. Sewell, Gens de mtiers et rvolutions Le langage du travail de l'Ancien Rgime 1848, Cambridge, 1980, trad. franaise, Aubier, 1983, pp. 95-131, S.-L. Kaplan, "Social classification and representation in the corporate world of eigteenth-century France : Turgot's "carnival"", in Work in France, pp. 176-257. (10) Enc., t. 1, "Discours prliminaire", p. xiij. (11) Sur la vie et l'uvre de Jean-Rodolphe Perronet, lire F. de Dartein, "La vie et les travaux de Jean-Rodolphe Perronet Premier ingnieur des Ponts et Chausses crateur de l'Ecole des Ponts et Chausses", "Le pont de la Concorde sur la Seine Paris (1786-1791)", in Annales des Ponts et Chausses, 4e trimestre 1906, pp. 5-87, 88-148, A. Picon, Architectes et ingnieurs au Sicle des Lumires, Marseille, Parenthses, 1988. (12) E.N.P.C. Ms 2383, 2385. Les figures de Perronet seront utilises par Diderot pour composer les planches de l'Encyclopdie relatives l'art de l'pinglier, planches d'une qualit trs suprieure au texte de l'article "Epingle" d quant lui la plume de De Laire. (13) J.-R. Perronet, Machines pour faire les puisements la tche, 1752, E.N.P.C. Ms 2125. On trouvera une reproduction de ces deux machines dans A. Picon, M. Yvon, L'ingnieur artiste Dessins anciens de l'Ecole des Ponts et Chausses, Presses de l'Ecole Nationale des Ponts et Chausses, 1989, pp. 176-177. (14) Sur le mmoire de Coulomb, lire C.-S. Gillmor, Coulomb and the evolution of physics and engineering in eighteenth-century France, Princeton, Princeton University Press, 1971, p. 78, B. Doray, Le taylorisme une folie rationnelle?, Dunod, 1981, p. 96, M. Valentin, "Charles-Augustin Coulomb (1736-1806), in Scurit et mdecine du travail, n 33, 1974-1975, pp. 19-26. (15) Cf. G. Friemann, op. cit., p. 55. (16) Enc., t. 1, "Art", p. 717. (17) Ibid., p. 714. (18) J. Proust, "L'article *Bas de Diderot", in Langue et langages de Leibniz l'Encyclopdie, ed. M. Duchet, M. Jalley, 10/18, 1977, pp. 245-271. Voir galement D. Puymges, "Les machines dans l'"Encyclopdie"", in Milieux, n 3/4, 1980. (19) Diderot se montre extrmement clair dans l'article "Mchanicien" : "Ainsi, il est des phnomnes dans le corps humain dont on ne peut point rendre raison par les seuls principes mcaniques, hydrauliques ou hydrostatiques : ainsi, il n'est pas tonnant que l'vnement n'ait pas rpondu l'attente de ceux qui croyaient pouvoir regarder toutes les oprations de l'conomie animale, au moins l'gard des fonctions vitales, comme les simples effets d'une machine hydraulique ; parce que le corps humain est une machine d'un genre bien diffrent, en tant qu'elle est susceptible de mouvements accidentels, dpendants de la volont, et que le principe de ces mouvements, ainsi que la plupart de ceux que l'on observe dans l'conomie animale, parat n'avoir rien de commun avec celui des mouvements que l'on observe dans les machines inanimes." Enc. t. 10, "Mchanicien", p. 221. Sur la question du corps machine, lire M. Grmeck, La premire rvolution biologique Rflexions sur la physiologie et la mdecine du XVIIe sicle, Payot, 1990 ; D. Puymges, "Les anatomies mouvantes", in Milieux, n 7/8, 1981-1982, pp. 62-69. (20) Nous empruntons bien sr ce terme T.-S. Kuhn, La structure des rvolutions scientifiques, Chicago, 1962, trad. fr. Flammarion, 1983. (21) Comme le rappelle Wilson, le Trait des sensations s'inspire partiellement des observations faites par Diderot dans sa Lettre sur les aveugles l'usage de ceux qui voient de 1749. Wilson, p. 57. (22) Enc., t. 17, "Vue", p. 566. (23) D. Diderot, uvres, Gallimard, 1951, pp. 900-901. (24) Enc., t. 9, "Langue (Gramm.)", p. 251. (25) Ibid., t. 4, "Danse", p. 623. (26) E. Bonnot de Condillac, Essai sur l'origine des connaissances humaines, Amsterdam, 1746, rd. Galile, 1973, pp. 194-195. (27) Lire A. Lon, La Rvolution franaise et l'ducation technique, Socit des Etudes Robespierristes, 1968, pp. 77-78. (28) A. Lon souligne lui aussi l'importance de la philosophie sensualiste dans les projets d'ducation de la seconde moiti du XVIIIe sicle. Ibid., pp. 55-56. (29) Enc., t. 1, "Encyclopdie", p. 636. (30) Dictionnaire des arts et manufactures et de l'agriculture, dir. C. Laboulaye, 1845-1861, rd., Paris, Librairie du Dictionnaire des Arts et Manufactures, 1874-1875, introduction, L. Lalanne, "Technologie", in Encyclopdie nouvelle, Paris, C. Gosselin, 1836-1841, t. VIII, pp. 570-584. Sur les premires tentatives de constitution d'une technologie, c'est dire d'une science raisonne des techniques, lire bien sr J. Guillerme, J. Sebestik, "Les commencements de la technologie", in Thals, n XII, 1968, pp. 1-72. (31) Enc., t. 1, "Art", p. 716. (32) Ibid., t. 5, "Encyclopdie", p. 642. (33) Ibid., t. 1, "Discours prliminaire", p. xxxix. (34) Ibid., t. 1, "Art", p. 715. (35) Ibid., t. 1, "Discours prliminaire", p. xl. (36) Ibid., t. 1, "Analyse", p. 401. (37) Ibid., t. 1, "Bas", p. 98. (38) J. Proust, op. cit. (39) Mtier bas dessin dans toutes ses parties, vers 1664, B.N. Est. Lh 32. Pour plus de prcisions sur ce recueil, lire Dessin et sciences XVIIe-XVIIIe sicles, catalogue d'exposition du Cabinet des Dessins du Louvre, Runion des Muses Nationaux, 1984, pp. 83-85. (40) Enc., t. 1, "Art", p. 717, par exemple. Diderot se rfre vrai dire plus souvent la division sociale du travail qu' sa division technique encore peu sensible dans les ateliers l'exception de certaines manufactures. (41) E. Bonnot de Condillac, "Cours d'tudes pour le prince de Parme", "V. De l'art de penser", in uvres philosophiques de Condillac, ed. G. Le Roy, P.U.F., 1947-1951, t. 1, p. 769. (42) Cf. A. Picon, L'invention de l'ingnieur moderne L'Ecole des Ponts et Chausses 1747-1851, thse de doctorat de l'E.H.E.S.S., 1991. (43) Voir notamment J.-R. Perronet, Description des projets et de la construction des ponts de Neuilli, de Mantes, d'Orlans, de Louis XVI, etc.; du projet du canal de Bourgogne (...) et de celui de la conduite des eaux de l'Yvette et de Bivre Paris, 1782-1783, rd. Didot fils an, Jombert jeune, 1788. (44) Cf. sur ce thme J. et N. Dhombres, Naissance d'un nouveau pouvoir: sciences et savants en France (1798-1824), Payot, 1989. (45) Lire C. Richard, Le Comit de Salut Public et les fabrications de guerre sous la Terreur, F. Rieder et Cie, 1922. (46) Sur l'Ecole de Mars, on pourra consulter le carton A.G. Art. 19, Sect. 2, Ecole des Mars 1794. (47) G. Riche de Prony, Notice sur les grandes tables logarithmiques et trigonomtriques calcules au Bureau du Cadastre, Baudouin, an IX, p.1. (48) Ibid., p. 4. Sur les mthodes employes pour confectionner les tables du Cadastre, lire I. Grattan-Guinness, "Work for the hairdressers: the production of de Prony's logarithmic and trigonometric tables", in Annals of the history of computing, vol. 12, 1990, pp. 177-185. (49) G. Riche de Prony, Notice sur les grandes tables logarithmiques et trigonomtriques adaptes au nouveau systme mtrique dcimal (1824), p. 3. (50) Ibid., p. 5. (51) J.-G. Christian, Sur le systme gnral des oprations industrielles ou plan de technonomie, Huzard, Courcier, 1819. Sur les conceptions de Christian, lire J. Sebestik, "De la technologie la technonomie: Grard-Joseph Christian", in Cahiers S.T.S., n 2, 1984, pp. 56-69, J.-P. Sris, Machine et communication, Paris, Vrin, 1987, pp. 402-407. |

