Antoine Picon
Professor
Department of Architecture

 

 

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INDUSTRIE ET RÉGÉNÉRATION SOCIALE.
LES POLYTECHNICIENS SAINT-SIMONIENS



Un mouvement situé à la croisée des chemins

Le 19 mai 1825, Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, s'éteignait au milieu de l'indifférence presque générale [1] Penseur à la fois fécond et original, il avait prophétisé l'avènement d'une société différente de celles qu'on avait connues jusque là, de ses Lettres d'un habitant de Genève de 1802 au Nouveau christianisme rédigé à la veille sa mort. Aux derniers restes d'ordre féodal que la Révolution avait achevé de détruire allait se substituer le règne des savants, des artistes et des industriels, celui des industriels surtout dont l'énergie et l'activité convenablement encadrées instaureraient une ère de paix et de prospérité sans précédent.

Aussitôt après la mort de ce chantre de l'industrie, les quelques disciples qu'il avait rassemblés entreprenaient de publier un journal, Le Producteur. Réinterprétant la doctrine de leur maître, la complétant sur de nombreux points, économiques notamment, ils allaient progressivement élargir leur audience. A la veille de la révolution de 1830, le saint-simonisme était devenu une véritable école de pensée réunissant plusieurs centaines d'adeptes dans l'attente d'un ordre reposant sur la hiérarchie des capacités et sur l'organisation du travail productif [2]. Une nouvelle religion fondée sur l'amour de l'humanité devait cimenter cet ordre dont l'instauration marquerait la fin d'un âge d'incertitude et de violence. Résumées dans les deux volumes de la Doctrine de Saint-Simon. Exposition avant d'être reprises au lendemain des journées de juillet dans Le Globe, le plus célèbre des organes de presse tenus par le mouvement, les principales thèses saint-simoniennes avaient conquis des médecins, des ingénieurs, des avocats, des littérateurs et des artistes, mais aussi des artisans et des ouvriers sensibles au projet constamment réaffirmé d'améliorer le sort de "la classe la plus nombreuse et la plus pauvre [3]".

Contradictoire dans sa double revendication d'une organisation sociale contraignante et d'une libération de l'homme aux accents romantiques, le saint-simonisme se disloquait assez rapidement, cependant. Ayant cherché à promouvoir une nouvelle religion, il ne devait pas survivre longtemps à la brouille des deux chefs qu'il s'était donnés : Prosper Enfantin et Saint-Amand Bazard. Après avoir éliminé son rival à la fin de l'année 1831, Enfantin entraînait ses disciples dans une fuite en avant se traduisant par un discours religieux de plus en plus radical, ainsi que par des épisodes hauts en couleurs comme la retraite de Ménilmontant ou l'expédition égyptienne des "compagnons de la Femme" [4].

Pratiquement terminée en 1835, l'aventure saint-simonienne allait laisser des traces durables dans la réflexion politique, sociale et économique des élites françaises. Au fil des engagements ultérieurs de ses anciens adeptes et sympathisants, certaines de ses idées influenceraient le socialisme naissant, tandis que d'autres marqueraient le capitalisme autoritaire du Second Empire. Situé ainsi à la croisée de quelques unes des alternatives essentielles de la société française du siècle dernier, dans sa quête d'une modernité industrielle préservant la dignité humaine, le saint-simonisme devenait un symbole, comme le reconnaissait volontiers l'historien du libéralisme Louis Girard pourtant peu suspect de sympathie pour les aspects autoritaires de sa doctrine.

"Les saint-simoniens, dans leur jeunesse, ont salué l'ère industrielle à son aurore. Presque seuls, ils l'ont accueillie avec enthousiasme, voyant dans son développement le seul espoir de salut pour l'humanité, à condition qu'elle s'accompagnât d'un idéalisme social que les libéraux avaient tôt perdu. En dépit de sa bonne part d'erreurs et d'illusions, le message saint-simonien conserve quelque chose de son rayonnement initial, rayonnement dû aujourd'hui non à son contenu propre, mais à la "sympathie" enthousiaste et juvénile qui lui inspirait sa confiance en l'avenir, dans le nouveau monde annoncé par Henri Saint-Simon [5]."


Mythe et réalité du Polytechnicien saint-simonien

Au cours de sa brève histoire, le saint-simonisme a compté de nombreux Polytechniciens dans ses rangs. Certains, comme Prosper Enfantin, l'un des deux "papes" du mouvement, ou Michel Chevalier, le rédacteur en chef du Globe, ont joué un rôle majeur en son sein [6]. En se fondant sur ce constat, on a souvent cherché à mettre en relation les principales thèses saint-simoniennes avec des traits jugés caractéristiques de la mentalité polytechnicienne. Le saint-simonisme et l'Ecole polytechnique : le rapprochement de ces deux symboles avait de quoi séduire. L'accent mis par la doctrine sur la hiérarchie des capacités, l'apologie du développement industriel, l'idéal d'une société planifiée de manière autoritaire, autant de thèmes facilement associés à l'"esprit polytechnicien".

Cette association avait été préparée par les saint-simoniens eux-mêmes qui avaient toujours insisté, à des fins de justification, sur l'importance du recrutement polytechnicien. Des conférences prononcées à l'intention des élèves de l'Ecole polytechnique à la distribution gratuite du Globe à un certain nombre d'ingénieurs et d'officiers des armes savantes, ce recrutement était d'ailleurs le fruit d'une stratégie de longue haleine. "L'Ecole polytechnique doit être le canal par lequel nos idées se répandent dans la société", déclarait par exemple Enfantin, tandis que Chevalier voyait dans l'adhésion de nombreux ingénieurs "le moyen de constituer le parti politique des travailleurs" [7]. Une telle stratégie devait contribuer à faire du saint-simonisme l'une des composantes de l'héritage polytechnicien. Dès 1894, à l'occasion du premier centenaire de l'Ecole, Gaston Pinet publiait un article intitulé "L'Ecole polytechnique et les saint-simoniens" [8]. Défenseur d'une conception planifiée de l'économie, le groupe X-Crise organisait quant à lui une conférence en 1937 sur "Le saint-simonisme et les Polytechniciens" [9].

Cette situation complexe permet de mieux comprendre le mélange d'analyses historiques et de jugements de valeur auquel on se trouve fréquemment confronté lorsqu'on évoque aujourd'hui encore la contribution polytechnicienne au saint-simonisme. Il y a un mythe du Polytechnicien saint-simonien qui demande à être quelque peu débrouillé. Pour cela, il convient de replacer le Saint-simonisme dans son époque et de se poser plusieurs questions concernant les élèves et anciens élèves de l'Ecole qui ont adhéré à ses idéaux. Qui étaient tout d'abord ces Polytechniciens, par delà les noms les plus illustres du mouvement ? Pourquoi ont-ils adhéré, abstraction faite de l'hypothèse d'une sorte d'"esprit polytechnicien" aussi intemporel qu'abstrait ? Qu'ont-ils apporté à ce mouvement au sein duquel bien d'autres professions se trouvent représentées ? Pour quelles raisons l'ont-ils quitté et que sont-ils devenus ? Après avoir répondu à ces questions, on peut alors revenir au mythe, ou plutôt tenter de préciser les éléments de réalité qu'il recouvre. Une sorte de fil invisible semble relier certains idéaux saint-simoniens aux préoccupations qui ont été celles d'X-Crise avant d'inspirer l'action de la technocratie des "Trente glorieuses". S'agit-il d'une illusion rétrospective ou peut-on repérer des éléments de continuité entre les communautés polytechniciennes qui se succèdent depuis deux siècles ? Sans renouer avec la fiction d'un esprit ou d'une mentalité invariants dans le temps, il revient au même de s'interroger sur la persistance de thèmes et de préoccupations au sein de certaines fractions des élites françaises.


Un groupe aux contours incertains

Lorsque l'on évoque la participation polytechnicienne au Saint-simonisme, un certain nombre de noms viennent aussitôt à l'esprit : Prosper Enfantin et Michel Chevalier, mais aussi Henri Fournel, Pierre-Denis Hoart, Charles Lambert ou Jean Reynaud. Indiscutable, leur engagement ne doit pas faire oublier les nombreuses difficultés que l'on rencontre en essayant de cartographier l'ensemble des Polytechniciens saint-simoniens.

Une première difficulté tient à l'évolution du Saint-simonisme, aux glissements et aux scissions répétées qui se produisent en son sein. Doit-on pour commencer faire d'Auguste Comte un saint-simonien ? Secrétaire de Saint-Simon puis collaborateur du Producteur à ses débuts, le fondateur du positivisme aurait quelques droits à ce titre [10]. Son hostilité déclarée aux disciples de son ancien maître, la distance qui sépare la philosophie positiviste, centrée sur la science, de l'industrialisme des saint-simoniens, incitent toutefois à écarter son nom.

Cette première difficulté tranchée, d'autres surgissent aussitôt. Ecrire dans le Producteur en 1826 n'a pas la même signification que souscrire aux idées religieuses d'Enfantin en 1831-1832. Au cours d'une même période, les types d'engagement dans le mouvement sont en outre extrêmement variables. On se trouve en effet en présence d'exaltés, de raisonnables et de tièdes que les professions de foi écrites ne permettent pas toujours de départager. Surtout, certains ingénieurs adhèrent à l'ensemble du credo saint-simonien, aux idées religieuses qu'il véhicule en particulier, tandis que d'autres, les plus nombreux à vrai dire, n'en retiennent que les aspects économiques et sociaux. Ces clivages compliquent singulièrement l'évaluation de la participation polytechnicienne au Saint-simonisme.

Afin de tenter d'y voir un peu plus clair, nous avons employé deux critères. Le premier a déjà été utilisé par François Gallice dans un mémoire récent sur les ingénieurs saint-simoniens [11]. Il consiste à ne retenir comme saint-simoniens que les Polytechniciens ayant effectivement oeuvré, d'une façon ou d'une autre, à la diffusion de la doctrine ou à la mise en pratique de certains de ses préceptes. Les actes visés de la sorte peuvent aller de l'engagement total au sein du mouvement à des manifestations plus modestes comme l'endoctrinement des proches ou la promotion du Globe dans le milieu professionnel. Un deuxième critère nous est fourni par l'abondante correspondance saint-simonienne conservée à la bibliothèque de l'Arsenal. Celle-ci permet d'identifier des sympathisants restés souvent en marge du mouvement.

La mise en oeuvre de ces deux critères permet de définir un premier groupe d'une soixantaine de Polytechniciens que l'on peut qualifier à coup sûr de saint-simoniens. A ce premier groupe s'ajoute un peu plus de soixante-dix sympathisants ayant pour la plupart correspondu avec le Globe au début des années 1830. Une telle estimation est sans doute inférieure à l'audience réelle du Saint-simonisme dans le milieu polytechnicien, tous les lecteur du Globe ne s'étant par exemple pas manifestés auprès de sa rédaction. Mais elle permet déjà de procéder à quelques constatations.

Un tel dénombrement confirme tout d'abord l'impact du mouvement parmi les ingénieurs d'Etat et les officiers des armes savantes, au sein du corps des Mines en particulier qui compte un peu plus d'une dizaine de saint-simoniens convaincus sur un total de quelque 70 ingénieurs en activité. Bien que les ingénieurs des Ponts et Chaussées saint-simoniens soient en valeur absolue plus nombreux, près du double, ils le sont beaucoup moins si l'on rapporte le groupe qu'ils forment aux effectifs d'un corps employant 546 personnes. La même remarque s'applique aux saint-simoniens issus du Génie ou de l'Artillerie. Il est vrai que l'hostilité marquée de la hiérarchie militaire à l'égard du mouvement est sans doute la principale responsable de cette situation.

Les quelques 130 Polytechniciens saint-simoniens ou sympathisants avoués ne constituent certes pas une minorité importante au sein d'une communauté que l'on peut estimer à environ 3 500 personnes autour de 1830. On est loin des centaines d'ingénieurs évoqués autrefois par Hayek [12]. Mais le recrutement privilégié de ces ingénieurs dans les Mines et les Ponts, les deux corps de sortie les plus prestigieux de l'Ecole polytechnique, leur confère un impact dont les aurait sans doute privé une répartition plus homogène. La présence de fortes personnalités comme Enfantin ou Chevalier contribue également au rayonnement d'une école de pensée et d'un groupe à bien des égards séduisants pour des Polytechniciens. Les multiples liens qu'ils ont su conserver au sein de la communauté des anciens élèves de l'Ecole constituent autant de leviers dont ils savent se servir. Au groupe des saint-simoniens et de leurs sympathisants déclarés s'adjoignent de multiples réseaux qui assurent à leurs idées une audience certaine.


Les motifs de l'engagement saint-simonien

Les raisons de l'impact du saint-simonisme sont nombreuses. Entre tout d'abord en ligne de compte une certain climat intellectuel propre à la Restauration. "Nous vivons dans une atmosphère où nous respirons malgré nous, et à notre insu, mille pensées incertaines, mille inquiétudes vagues [13]", écrit Ballanche dans Le Vieillard et le jeune homme. Appartenant pour la plupart aux promotions des années 1820-1830, les Polytechniciens saint-simoniens se révèlent particulièrement sensibles à ce climat intellectuel. Ils font en effet partie de cette "jeunesse soucieuse" que décrit Musset dans La Confession d'un enfant du siècle [14], jeunesse nourrie des hauts faits de l'Empire dont les perspectives semblent se fermer avec la restauration des Bourbons incapable de répondre à leur soif d'action. A ce désenchantement diffus s'ajoutent pour les ingénieurs d'Etat et les officiers la pesanteur du métier et la lenteur de l'avancement. Aux plaintes de l'ingénieur des Ponts et Chaussées mis en scène par Balzac dans Le Curé de village font écho les témoignages de dizaines de jeunes fonctionnaires et officiers exilés dans de lointaines province et cantonnés à des tâches routinières [15]. Une telle situation joue certainement un grand rôle dans l'engagement d'un Jean Reynaud, placé en Corse par le corps des Mines, alors même que le pays ne présente aucune ressource du point de vue de l'industrie minérale. "Les fonctions d'ingénieur des Mines en Corse sont complètement illusoires et leur absolue nullité n'est même pas couverte d'un masque d'utile [16]", écrit-il à la veille de rejoindre le mouvement saint-simonien.

L'insatisfaction de nombreux Polytechniciens sous la Restauration a des causes plus structurelles. Dans la France de la première moitié du XIXe siècle gouvernée par les notables, l'Ecole polytechnique est à la fois reconnue comme une institution prestigieuse en même temps qu'elle occupe une place relativement marginale dans un système de reproduction des élites fondé sur la transmission de la propriété foncière [17]. Dans un tel contexte, les Polytechniciens ont souvent l'impression d'être sous-employés par une société qui reconnaît leurs mérites intellectuels en même temps qu'elle ne leur accorde qu'un pouvoir de décision limité.

A côté de ces déterminations générales, il faut aussi faire la part de facteurs plus personnels, des échecs essuyés par les uns, du sentiment de frustration ressenti par les autres. Ayant dû démissionner de l'Ecole polytechnique par suite du manque de fortune de sa famille, l'itinéraire d'Enfantin est tout à fait symptomatique de ce mélange d'inquiétudes collectives et de frustrations individuelles qui conduit parfois au saint-simonisme. Un sentiment de déchéance assez comparable pourrait bien jouer un rôle dans la conversion de Reynaud dont la famille, autrefois aisée, a subi d'importants revers de fortune [18].

Bien réelles, ces frustrations éclairent plus qu'elles n'expliquent vraiment l'adhésion polytechnicienne au Saint-simonisme. Celle-ci est avant tout liée à la place accordée aux ingénieurs dans un courant de pensée qui exalte les vertus de l'"industrie" et des "industriels" au détriment des critères traditionnels d'excellence sociale. Du Saint-Simon de L'Organisateur à l'Exposition de la doctrine, l'ingénieur accède à la dignité de promoteur d'un ordre social nouveau qui verrait l'appaisement de toute une série de tensions sociales et politiques. Bien différent du "savant spécial" ou du philosophe traditionnel, le Polytechnicien, aux côtés du banquier, se trouve bien placé pour incarner la figure de l'organisateur généraliste que la doctrine appelle de ses voeux.

L'attrait exercé par cette figure d'organisateur est certainement à l'origine de l'impact du mouvement sur un corps des Mines qui joue la carte de l'expertise technique, plutôt que celle du contrôle direct de la production [19]. Exerçant le plus souvent des fonctions de conseil auprès des propriétaires d'exploitations minières et d'usines métallurgiques, les collègues de Chevalier et Reynaud se situent ainsi à l'interface des politiques d'Etat et des préoccupations du privé. Plus délicate que celle des ingénieurs des Ponts et Chaussées qui conçoivent et font exécuter directement leurs projets, la position des ingénieurs des Mines est aussi plus prometteuse. Comme le déclare Chevalier à Le Play : "le corps des Mines a fait jusqu'ici de la science (...); il faut qu'il sente la fièvre industrielle qui s'empare aujourd'hui de la société toute entière, et qu'il entreprenne d'être au premier rang de ce flux extraordinaire [20]." En ouvrant aux ingénieurs de vastes perspectives de coordination des activités productives, le Saint-simonisme contribue à l'évolution qui mène de l'ingénieur-artiste traditionnel au décideur.

Hiérarchisée en fonction des capacités de chacun, la société de l'avenir, telle que l'envisagent les saint-simoniens, ne manque pas non plus de séduction pour les Polytechniciens accoutumés aux procédures de classement scolaires et à la pyramide des grades de leurs corps respectifs. "J'ai toujours pensé que la société ne pouvait être établie d'une manière stable sans hiérarchie ; et depuis longtemps dans l'exercice de mes fonctions je mettais en pratique mes idées sur l'obéissance au pouvoir qui m'est supérieur [21]", écrit par exemple l'ingénieur des Ponts et Chaussées Guillaume Comoy aux rédacteurs du Globe. "Par goût, je n'ai jamais pu travailler à une oeuvre quelconque sans être hiérarchisé, et je ne le pourrai jamais [22]", déclare quant à lui Charles Lambert pour justifier sa fidélité au père Enfantin, alors même que les thèses morales développées par ce dernier choquent sa sensibilité.

Cette rencontre entre la doctrine saint-simonienne et les idéaux méritocratiques polytechniciens renvoie à des représentations extrêmement générales de la société et de son histoire, représentations placées sous l'égide de cette notion clef que constitue le progrès. Délaissant la philosophie politique du XVIIIe siècle et son approche de la société en termes d'individus et de contrat social, nombre d'ingénieurs et d'officiers de la première moitié du XIXe siècle, qui ont parfois lu Joseph de Maistre ou Louis de Bonald, se déclarent frappés par son caractère organique irréductible à une simple sommes de parties [23]. Dans cette perspective, le progrès dont se réclamaient déjà les ingénieurs des Lumières prend la coloration d'une loi aussi nécessaire que celles de la nature. "Il est une vérité que peu de personnes ont révoquées en doute, c'est que l'humanité progresse. C'est que la société s'améliore en se civilisant et que les découvertes dans les sciences et les arts sont la première cause de ce progrès [24]", écrit par exemple un élève de l'Ecole des Ponts en 1834. La vision historique développée par les saint-simoniens vient à l'appui de ce genre de conviction. Fort de la doctrine de Saint-Simon et des clartés qu'elle apporte sur l'histoire et le devenir de l'humanité, l'ingénieur ressemble un peu à l'intelligence laplacienne de l'Essai philosophique sur les probabilités, capable d'embrasser dans une même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers comme ceux du plus léger atome, si bien que l'avenir comme le passé sont présents à ses yeux [25]. Il est d'ailleurs frappant de constater la facilité avec laquelle les métaphores mathématiques viennent à l'appui de la vision de l'histoire développée par le mouvement. "Représentez-vous l'histoire comme un cône renversé qui serait coupé de distance en distance par des plans perpendiculaires à son axe. Chacune de ces sections pourrait être considérée comme une des couches successives selon laquelle s'est produite la formation de l'être humanité [26]", peut-on lire dans Le Livre nouveau élaboré par Enfantin et ses disciples au cours de leur retraite de Ménilmontant. Comme le notera rétrospectivement Transon, "cette marche géométrique de l'humanité et cette algèbre appliquée à l'histoire ont dû chatouiller notre sensibilité polytechnicienne [27]."

En retrait de ces vastes perspectives, beaucoup d'ingénieurs ont surtout retenu les aspects économiques du Saint-simonisme, son apologie de l'industrie et de la banque, l'importance qu'il accorde aux voies de communication, aux chemins de fer en particulier dont les saint-simoniens comptent parmi les pionniers en France. Les Vues politiques et pratiques sur les travaux publics en France publiées en 1832 par les Flachat,Clapeyron et Lamé, ou l'Examen de quelques questions de travaux publics que fait paraître cinq ans plus tard Fournel, reflètent assez bien les orientations de ce Saint-simonisme appliqué, au même titre que les lettres tour à tour ironiques et agacées adressées par Didion et Talabot aux chefs du mouvement auxquels ils reprochent de ne pas assez "profiter de toutes les occasions qui se présentent d'accomplir un progrès matériel, fut-il infiniment petit [28]." "Vous dites aux hommes des choses qu'ils ne peuvent pas porter présentement. Vous avez deux journaux de l'avenir et pas un du présent [29]", écrit Didion à Chevalier.

L'importance historique de ce courant majoritaire ne doit pas conduire cependant à négliger les préoccupations sociales dont il s'accompagne, préoccupations presque totalement absentes de la formation polytechnicienne de la première moitié du XIXe siècle. Dans la correspondance des Polytechniciens avec le Globe, le souci d'améliorer le sort de "la classe la plus nombreuse et la plus pauvre" transparaît à maintes reprises, même s'il est souvent tempéré par le réalisme administratif et économique, comme sous la plume d'un Faveaux : "J'occupe tous les jours 200 ouvriers et je m'efforce de pratiquer à leur égard les vertus saint-simoniennes. Il m'est pénible de les gourmander pour les forcer à gagner un modique salaire, mais le service, l'économie m'y forcent [30]."

De façon similaire, certains historiens ont peut-être sous-estimé l'impact des idées religieuses véhiculées par le Saint-simonisme. Il est patent que la religion nouvelle constitue souvent l'un des points qui heurte le plus facilement les Polytechniciens, qu'ils restent attachés au catholicisme ou qu'ils déclarent au contraire avec Bardin que "ce mot religion, et les suites qu'il amène, produisent sur moi un effet innommable, un hydrophobe n'a pas plus peur de l'eau [31]." Mais les accents religieux de bien des lettres adressées au Globe se révèlent saisissants à la longue, même s'il faut faire la part de la rhétorique. Une insatisfaction morale profonde semble s'exprimer de la sorte. Elle atteint son paroxysme chez certains militaires dont l'engagement saint-simonien présente quelque chose de pathétique. "Mon père, je viens à vous, parce que j'ai foi que nous convertirons le monde, parce que j'ai foi que notre sacrifice, quoique méconnu, portera son fruit, parce que ma vie desséchée par une loi morte qui ne lui offre rien de grand ne peut se développer qu'au sein d'une hiérarchie d'amour et maintenant j'arrive à vous débarrassé des chaînes du vieux monde [32]", écrit par exemple un jeune artilleur à Enfantin.

Nous rapprocherions volontiers l'impact des idéaux saint-simoniens du sentiment qui commence à se répandre dans les milieux d'ingénieurs et d'officiers d'une coupure entre les "deux cultures", entre le goût des lettres et des arts en prise sur la sensibilité et l'apprentissage des sciences et des techniques dans ce qu'il peut avoir de desséchant. C'est ce divorce, plus imaginaire que réel sans doute, que tente par exemple d'exorciser la direction de l'Ecole des Ponts et Chaussées lorsqu'elle demande à ses élèves de disserter dans les années 1820-1830 sur les "avantages du goût des lettres et des beaux-arts chez les jeunes gens qui se destinent à des professions fondées sur les connaissances mathématiques et physiques" ou encore de "prouver par le raisonnement et par le fait que la culture des sciences abstraites n'éteint pas l'imagination [33]". Dans leur Plan d'écoles générale et spéciales de 1833, Clapeyron et Lamé entreprendront encore de réfuter le préjugé qui veut que les mathématiques dessèchent l'âme [34]. Qu'il s'agisse d'améliorer le sort des ouvriers ou d'inventer la religion de l'avenir, le Saint-simonisme renvoie au moule polytechnicien l'image de ses ambiguïtés et de ses insuffisances réelles ou supposées.


Une pensée des infrastructures

Qu'ont apporté les Polytechniciens au mouvement saint-simonien ? Il ne saurait être question d'en faire les représentants d'un courant de pensée autonome au sein d'une école marquée par des échanges intellectuels intenses entre ses membres. Nous voudrions plutôt repérer les thèmes qu'ils ont contribué à faire émerger ou à développer, en retrait des considérations générales du mouvement sur la société, la hiérarchie des capacités et l'organisation de la production.

L'importance matérielle des infrastructures de transport constitue à coup sûr le premier de ces thèmes. Déjà présent dans le discours des ingénieurs des Lumières, chez Saint-Simon lui-même qui avait rêvé toute sa vie durant de routes et de canaux, ce thème n'est pas absolument nouveau. L'un des mérites des saint-simoniens consiste à l'appliquer à des objets techniques inédits, aux chemins de fer en particulier qui débutent tout juste en Angleterre. Tandis que l'administration des Ponts et Chaussées, qui jouit d'un quasi monopole sur les travaux publics, se montre longtemps réticente à l'égard d'un moyen de transport dont elle ne perçoit pas très bien l'utilité, des Polytechniciens comme Fournel, Lamé et Clapeyron, Talabot et Didion, tablent sur son développement rapide. Aux côtés d'ingénieurs civils comme les Flachat, ils vont pour la plupart jouer un rôle décisif dans l'établissement des premières lignes de chemin de fer françaises comme les liaisons Paris-Saint-Germain, Paris-Versaille ou Alès-Beaucaire. On retrouvera d'autres Polytechniciens anciens saint-simoniens au moment où commencera à se dessiner un réseau national s'organisant à partir de quelques grandes lignes stratégiques. Soutenu par le banquier Arlès-Dufour, Enfantin contribuera par exemple à la réalisation de la liaison Paris-Lyon, maillon essentiel de ce nouveau réseau. Ayant troqué l'habit du prophète pour celui de l'homme d'affaire, il siégera même au conseil d'administration de la compagnie formée à cette occasion [35].

Aux yeux des saint-simoniens, l'impact matériel des voies de communication se double d'un effet moral. Là encore, cette conviction n'est pas nouvelle. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées du XVIIIe siècle attribuaient déjà un rôle civilisateur aux infrastructures de transport construites par leurs soins [36]. Sur ce plan, l'originalité saint-simonienne consiste à voir grand, à rêver d'une association universelle des peuples passant par la réalisation de projets comme Suez et Panama, ainsi que par la construction de lignes de chemin de fer reliant le Nord au Midi, l'Occident à l'Orient. C'est à la mise au point d'un tel système mondial de voies communications que se consacre Michel Chevalier dans son célèbre Système de la Méditerranée où l'on peut lire que "dans l'ordre matériel le chemin de fer est le symbole le plus parfait de l'association universelle [37]".

Le cadre socio-politique dans lequel s'inscrit la vision saint-simonienne constitue une autre originalité du mouvement à une époque où les thèses libérales tendent à occuper le devant de la scène idéologique, sous l'influence de Jean-Baptiste Say et de ses disciples. "C'est aujourd'hui l'un des préceptes les plus accrédités du formulaire constitutionnel, que l'Etat est le pire des constructeurs : ce précepte n'est pas juste, nous le démontrerons [38]", affirment Clapeyron, Lamé et les Flachat au début de leurs Vues politiques et pratiques sur les travaux publics de France. Plus explicite encore, Fournel critique "l'absolutisme de J.-B. Say" auquel il préfère une coopération entre gouvernants et gouvernés, administration et secteur privé. "La France n'atteindra le degré de prospérité auquel son génie lui permet de prétendre, qu'à la condition d'un pouvoir assez fort pour commander le respect au-dehors, le calme et la sécurité au dedans [39]", ajoute-t-il avant de se déclarer partisan de la construction des lignes de chemin de fer par l'Etat. Si les saint-simoniens pratiques partagent généralement son opinion, leur conviction n'a cependant rien d'absolu, ainsi qu'en témoignent les entreprises auxquelles ils participent. C'est à mi-chemin du tout Etat prôné par la doctrine dans toute sa rigueur et du libéralisme le plus intransigeant qu'ils se placent en réalité, préfigurant du même coup certains aspects de l'économie mixte moderne. De l'apologie du crédit aux chemins de fer, le Saint-simonisme pratique possède une portée militante tout aussi prononcée que la composante religieuse du mouvement.


Science et industrie

Compte tenu de leur formation, il n'est pas surprenant que les Polytechniciens aient également contribué avec ardeur à la réflexion du mouvement sur les sciences, les techniques et leur enseignement. Comme de nombreux chantiers intellectuels ouverts par le saint-simonisme, cette réflexion se déroule sur différents registres, de la rêverie philosophico-religieuse aux considérations plus immédiatement susceptibles d'application.

Au plan des idées générales, les Polytechniciens saint-simoniens reprennent volontiers les reproches qu'avait adressé l'auteur des Lettres d'un habitant de Genève et des Lettres au bureau des longitudes et à la première classe de l'Institut à la science de son temps. Incarnée par Laplace, cette science souffrait à ses yeux de deux défauts majeurs. Elle ne proposait pas une vision unitaire, intégrant à la fois les lois des "corps bruts" et celles des "corps organisés" ; elle ne prêtait pas d'autre part une attention suffisante au dynamisme intrinsèque de l'univers dont l'histoire humaine n'était après tout qu'une des manifestations [40]. Sans suivre forcément Saint-Simon dans ses tentatives d'établissement d'une loi de la "pesanteur universelle" ou ses essais de réhabilitation des tourbillons cartésiens, des esprits comme Margerin, Lambert et bien sûr Enfantin se révèlent perméables à son argumentation. En s'inspirant des travaux du mathématicien polonais Wronski, Margerin tente par exemple de relier métaphysique et calcul infinitésimal [41]. Plus audacieux encore, Lambert réfléchit à l'existence d'un principe d'attraction qui permettrait d'expliquer aussi bien les mouvements des molécules que la tendance générale des hommes à l'association, tandis qu'Enfantin recherche "la formule générale de l'esprit humain et la courbe correspondante" [42]. Poursuivant plus avant sa réflexion, Lambert envisage une réforme radicale des sciences, à commencer par l'astronomie, réforme reposant sur l'affirmation du caractère dynamique de l'univers qu'un Laplace a trop vite évacué sous couvert de démontrer la stabilité du système solaire. "Il me paraît évident que l'astronomie doit désormais être soumise à une loi de tendance progressive, qui fera varier le monde en satisfaisant de plus en plus à la volonté providentielle révélée par le prêtre [43]", écrit-il à Enfantin en 1833, prophétisant dans le même élan la mise en coïncidence progressive de l'équateur et du plan de l'écliptique qui instaurerait un printemps perpétuel sur une terre régénérée par la doctrine. A l'influence de Saint-Simon se mêle alors celle du Fourier de la Théorie des quatre mouvements dont certains aspects séduisent jusqu'aux disciples les plus fidèles d'Enfantin.

En aval de ces réflexions fondées sur la volonté de ne jamais séparer l'homme de l'univers dans lequel il se meut, de ne pas opposer la nature et l'histoire, l'Exposition de la doctrine met l'accent sur la nécessité d'une recherche scientifique collective et planifiée, bien différente des entreprises individuelles qui sont de règle à l'époque. Cet accent va de pair avec une attaque en règle des combinaisons routinières dans lesquelles tend à s'enfermer à leurs yeux la pratique scientifique. Affirmant la primauté de l'intuition théorique sur l'expérience [44], les saint-simoniens veulent concilier la liberté d'invention propre au génie et l'existence de structures permettant d'encadrer ses productions et de les diriger vers l'amélioration de la condition humaine. La science participe en effet du mouvement général de l'humanité vers l'âge d'or ; elle a une mission sociale à remplir comme le déclarent sans ambages les auteurs de l'Exposition : "l'objet social de la science est de donner à l'homme les lumières qui lui sont nécessaires pour marcher au but que l'amour lui assigne [45]". Tandis qu'un Lambert réfléchit au rôle joué par la science et les savants dans le renversement de l'ordre féodal [46], des esprits moins spéculatifs tentent de préciser les conditions de son application à l'industrie. Comme le précise l'Exposition à la suite des écrits de Saint-Simon : "le travail scientifique doit être principalement dirigé dans la vue des besoins de l'industrie, et c'est principalement dans la science que l'industrie doit chercher les lumières qui lui sont nécessaires pour éclairer ses pratiques [47]."

Surgit alors tout naturellement la question de l'enseignement scientifique et technique et des indispensables réformes qu'il conviendrait de lui faire subir. Tel est par exemple l'objet que se proposent Lamé et Clapeyron dans leur Plan d'écoles générale et spéciales qui milite en faveur d'une formation scientifique et technique supérieure moins abstraite, plus ouverte sur les applications que celle que dispense l'Ecole polytechnique. Preuve, s'il en était besoin, du caractère artificiel que revêt souvent une opposition trop tranchée entre saint-simoniens religieux et pratiques, c'est à Charles Lambert que reviendra finalement le mérite de la mise en application de tels principes avec la création de l'Ecole polytechnique du Caire, conçue sur le modèle de l'Ecole centrale des arts et manufactures plutôt que sur celui de l'Ecole polytechnique parisienne et de son enseignement beaucoup trop théorique [48]. Là encore, à la veille d'un processus d'industrialisation qui va transformer durablement les rapports entre science et technique, les Polytechniciens saint-simoniens renvoient à l'institution qui les a formés l'image sans complaisance de ses limitations et de ses faiblesses.

Tout en accordant une place privilégiée à la formation des ingénieurs, dans le droit fil d'un mouvement qui recherche l'adhésion des élites avant de chercher à entraîner le peuple, les Polytechniciens saint-simoniens n'en négligent pas pour autant l'éducation ouvrière dans leurs écrits et leur pratique. A la hiérarchie des capacités doit correspondre une hiérarchie de l'enseignement. C'est dans cette perspective qu'un Fournel dispense des cours aux ouvriers parisiens.


Territoire et géopolitique

A côté de la politique saint-simonienne des travaux publics et de la réflexion sur la recherche et l'enseignement scientifique et technique, nous ferions volontiers l'hypothèse d'une certaine dette du Saint-simonisme à l'égard des Polytechniciens en ce qui concerne la pensée spatiale du mouvement et les considérations géopolitiques qui la sous-tendent. Héritière des préoccupations territoriales, cartographiques et statistiques des Lumières, l'Ecole polytechnique de la première moitié du siècle dernier demeure marquée par l'expédition d'Egypte qui s'était proposée de les mettre en application à grande échelle. Débouchant sur une nouvelle aventure égyptienne, les oppositions géopolitiques auxquelles recourt la doctrine saint-simonienne, Orient et Occident, Nord et Sud, doivent probablement quelque chose au recrutement polytechnicien. L'une des fonctions assignées aux ingénieurs d'Etat français, qu'ils appartiennent aux Mines, aux Ponts et Chaussées ou même au Génie, ne consiste-t-elle pas précisément à résorber les différences et les oppositions territoriales et sociales au moyen des infrastructures ? Plus ambitieux, les saint-simoniens envisagent l'aménagement de la planète toute entière selon les mêmes principes, ainsi qu'en témoigne le Système de la Méditerranée de Chevalier ou même ses Lettres sur l'Amérique du Nord qui, quoique rédigées quelques années après qu'il ait quitté le mouvement, portent encore l'empreinte des conceptions saint-simoniennes. Après avoir fait de la Méditerranée le creuset de l'association universelle à venir, Chevalier transporte sur les rivages du Nouveau monde la confrontation entre Occident et Orient dont doit surgir une humanité régénérée. A la marche d'Est en Ouest de la civilisation européenne répond selon lui celle en sens contraire des Orientaux. "Il est clair que l'Amérique, posée entre les deux civilisations, est réservée à des hautes destinées [49]", conclut, péremptoire, Chevalier. Quelques années plus tard, Enfantin verra quant à lui dans la colonisation de l'Algérie une chance historique d'accélérer la fusion des civilisations européenne et orientale. Il est à bien des égards regrettable que son souhait de voir la conquête algérienne produire "une association avec le vaincu, qui lui soit, en définitive, aussi avantageuse qu'au vainqueur", ainsi que ses conseils relatifs au respect à témoigner aux populations assujetties et à leurs institutions, n'aient pas été plus écoutés [50].


Désillusions et fidélités

Vers 1835, la dynamique saint-simonienne se trouve définitivement brisée. Presque tous les Polytechniciens qui avaient adhéré à un moment ou à un autre au saint-simonisme l'ont quitté, tantôt sous la pression de leur famille ou de leur administration d'origine, tantôt en raison de la déception suscitée par les conflits opposant les membres les plus éminents du mouvement ou encore à cause de l'incapacité de ce dernier à transformer véritablement les conditions de vie de la classe "la plus nombreuse et la plus pauvre". Les discours pleins d'onction d'Enfantin finissent par lasser les plus fidèles de ses disciples. "Il me sembla que j'en avais assez de cette moralité que je pourrais appeler mystique et spéculative [51]", écrit Félix Tourneux à bord du bateau qui le ramène d'Egypte en 1833.

La réinsertion de la plupart de ces jeunes ingénieurs et officiers va se révéler plus facile qu'on aurait pu le croire. En dépit des excès du discours saint-simonien, des administrations comme les Ponts et Chaussées ou les Mines se montrent tout à fait disposées au pardon. Envisageant la réintégration d'un Bonnet, le directeur général des Ponts et Chaussées Alexis Legrand écrit ainsi en 1834 : "plusieurs ingénieurs des Ponts et Chaussées et des Mines après avoir cédé au même entraînement que M. Bonnet sont revenus comme lui à des idées plus saines (...). L'administration les a employés de nouveau et n'a pas eu à s'en repentir [52]." Pourquoi se priver en effet de jeunes gens comptant souvent parmi les plus doués de leur promotion ? Michel Chevalier, lui-même, est autorisé à reprendre du service dans les Mines après sa rupture avec Enfantin.

La plupart des anciens saint-simoniens vont effectuer des carrières brillantes au service de l'Etat ou dans le secteur privé. Sous le Second Empire, Chevalier sera membre du Conseil d'Etat, professeur au Collège de France et l'un des inspirateurs de la politique économique de Napoléon III. La Moricière deviendra général de brigade, puis ministre de la Guerre dans le gouvernement Cavaignac sous la Seconde république. Clapeyron et Lamé entreront à l'Académie des Sciences. Didion sera directeur de la Compagnie des chemins de fer d'Orléans, Talabot directeur de celle du Paris-Lyon-Marseille. Rares seront ceux qui, à l'instar d'un Jean Reynaud, resteront totalement éloignés des responsabilités publiques ou des affaires afin de poursuivre une réflexion philosophique de longue haleine [53].

Cette plongée dans le siècle des anciens Polytechniciens saint-simoniens ne correspond pas pour autant au reniement de tous leurs idéaux de jeunesse. Que ce soit dans l'oeuvre de théoricien de l'économie de Chevalier ou dans les entreprises de Talabot, on ne peut qu'être frappé par la persistance de thèmes empruntés à la doctrine, de l'apologie du crédit bancaire à la volonté de relier le Nord au Midi au moyen d'infrastructures de transport. Plus généralement, le saint-simonisme ne marque pas seulement le point de départ d'un certain nombre de réflexions du socialisme naissant ; il contribue à insuffler au capitalisme autoritaire du Second Empire un minimum de générosité.


Aux origines de la technocratie

Revenons pour finir à la figure quelque peu mythique du Polytechnicien saint-simonien et à l'abondante littérature qu'elle a suscitée. Celle-ci présente des aspects à la fois positifs et négatifs qui font écho à la diversité des jugements portés sur un mouvement aussi complexe. Côté positif tout d'abord, le saint-simonisme et ses ingénieurs incarnent la foi dans un progrès industriel porteur d'une perspective de rédemption sociale, comme le rappelait Louis Girard.

L'aspect négatif se révèle quant à lui plus complexe à démêler. Dépassant largement la figure de l'ingénieur, il tient à la méfiance, voire même au rejet manifesté par les saint-simoniens à l'égard de la politique et du système parlementaire. "Aujourd'hui, dans les sociétés européennes, on ne comprend guère sous le titre de politique que la détermination théorique, ou bien encore l'action de quelques formes gouvernementales, dont l'action est généralement considérée comme devant se réduire à un résultat à peu près négatif, celui d'empêcher les attentats les plus violents envers les personnes et les biens", déclarent avec condescendance les auteurs de l'Exposition de la doctrine, persuadés qu'ils sont qu'un vrai système politique doit embrasser "l'ordre social tout entier" de manière à régler "tous les actes collectifs ou individuels" comme avaient pu le faire en leur temps la loi mosaïque ou le catholicisme médiéval [54]. A côté des publications saint-simoniennes, la correspondance des Polytechniciens avec le Globe abonde en formules critiques à l'égard du parlementarisme accusé de ne défendre que les intérêts des possédants. "Nous pensons que les hommes progressifs sont ceux qui sentent la vanité de toutes les théories politiques sur lesquelles vivent actuellement les sociétés [55]", écrit par exemple Paulin Talabot.

Ayant annoncé la soumission à venir du politique au religieux par l'intermédiaire d'une théocratie investie de tous les pouvoirs, le saint-simonisme s'est vu du même coup accusé par certains philosophes et historiens contemporains d'ouvrir la voie aux idéologies les plus néfastes de ce siècle. Ainsi s'explique la mise en parallèle des propagandes saint-simonienne et nazie que l'on trouve sous la plume d'Hannah Arendt, ou encore la filiation qu'établit un Georg Iggers entre les thèses contenues dans l'Exposition de la doctrine et le totalitarisme soviétique [56].

S'il est vrai que certaines prises de position saint-simoniennes ont de quoi justifier en apparence ce genre d'interprétation, il convient de se rappeler les limites bien réelles du système parlementaire français au cours de la première moitié du XIXe siècle, sous la Restauration en particulier. Plus généralement, comme le souligne l'historien Robert Carlisle [57], il y a quelque chose d'outré à mettre en parallèle des thèses qui portent l'empreinte d'une époque et d'un contexte particuliers avec des pratiques relevant d'un tout autre univers. Loin d'avoir cherché à asservir l'homme, les saint-simoniens ont rêvé de le libérer. On serait bien en peine de trouver d'autre part chez eux cette négation complète des valeurs humanistes dans laquelle Hannah Arendt voit l'un des traits distinctifs du totalitarisme moderne. C'est plutôt à un dépassement de la coupure entre l'homme et la nature qu'aspire le saint-simonisme. Son refus d'une religion qui serait simplement celle d'une humanité abstraite, distincte du monde dans ce qu'il a de matériel et de charnel, ne saurait s'assimiler au rejet pur et simple des valeurs humanistes les plus essentielles.

Bien des ambiguïtés n'en subsistent pas moins dans l'attitude du mouvement à l'égard de la politique et de l'économie. En choisissant de s'adresser plutôt aux élites dans un premier temps, en introduisant l'idée d'une planification d'ensemble de l'activité économique au nom de la compétence scientifique et technique, le saint-simonisme a certainement mérité les reproches de technocratisme que lui ont adressé nombre de théoriciens et d'historiens du libéralisme, à commencer par Hayek [58]. En concentrant le feu de sa critique sur la figure de l'ingénieur scientiste et planificateur, Hayek nous ramène au problème dont nous étions partis, celui des liens entre un hypothétique esprit polytechnicien et le mélange d'autoritarisme et d'industrialisme qui caractérise tout un pan la réflexion saint-simonienne.

L'existence d'un tel esprit, qui aurait traversé deux siècles comptant parmi les plus complexes de l'histoire de France, nous semble hautement improbable. Il est en revanche frappant de constater la permanence d'un certain nombre de convictions et d'idéaux au sein d'institutions tenues par les Polytechniciens depuis la création de leur Ecole, institutions au premier rang desquelles figurent les grands corps d'ingénieurs de l'Etat, Mines et Ponts et Chaussées notamment. Ce sont ces convictions et ces idéaux qui expliquent probablement les parentés que l'on peut déceler entre certaines préoccupations des Polytechniciens saint-simoniens et celles des membres d'X-Crise ou de la technocratie des "Trente glorieuses".

Saint-Simon et ses premiers disciples avaient rêvé d'une société sans classes dont le caractère solidaire contrasterait avec les divisions de la France post-révolutionnaire. Privilégiant la capacité d'association des hommes sur leur propension à l'affrontement, affirmant le caractère inéluctable du progrès, leur doctrine ne pouvait que séduire des ingénieurs convaincus que la marche en avant des sciences et des techniques était seule capable de transcender les clivages idéologiques en créant les conditions d'un consensus fondé sur des améliorations matérielles mesurables par tous. Cet accent mis sur l'association au détriment des logiques d'affrontement, cette confiance placée dans l'amélioration des conditions matérielles, constituent deux traits de comportement parmi les plus constants de la haute administration technique française. Loin d'admettre qu'elle ne représentait jamais qu'une fraction du corps social, celle-ci s'est presque toujours réclamée de l'impartialité du juge ou de l'arbitre placé au service de règles transcendant les intérêts immédiats des acteurs en présence. On comprend mieux dans ce contexte que le marxisme, qui faisait de la lutte des classes le principal moteur du développement historique, ait rencontré une aussi faible audience parmi les membres de corps comme les Mines ou les Ponts et Chaussées, et plus généralement au sein d'une communauté polytechnicienne à laquelle ces corps servaient de modèles.

Il y a quelque chose d'indéniablement utopique dans cette volonté de se situer en retrait des partis de manière à incarner un devenir collectif capable de réconcilier les adversaires même les plus acharnés. Etrangère au monde anglo-saxon, semblable attitude permet de mieux comprendre le faible écho du saint-simonisme en Angleterre et aux Etats-Unis [59], en même temps qu'elle explique la méfiance qu'a toujours éveillée dans ces pays l'administration, fut-elle irréprochable au plan scientifique et technique. Le spectre de la division sociale se conjuguant avec le vieil héritage colbertien et l'existence de corps d'ingénieurs structurés de longue date, la France post-révolutionnaire a sans doute accordé davantage de crédit aux prétentions de ses élites techniques, encore que cela resterait à démontrer plus précisément [60]. Sans trancher sur ce point délicat, il n'en est pas moins tentant de voir dans la participation de nombreux Polytechniciens à l'aventure saint-simonienne l'une des étapes constitutives des idéaux technocratiques contemporains.

Mais en même temps qu'ils annoncent les certitudes d'X-Crise ou des hauts fonctionnaires de la période gaullienne, les Polytechniciens saint-simoniens ont constamment dénoncé les carences du moule dont ils étaient issus. Le caractère radical de leur doctrine les rend d'autre part bien différents de ces décideurs qui se fraient un chemin dans les cabinets ministériels en se réclamant d'une objectivité scientifique et technique sans contenu social. Ce mélange d'exemplarité et de singularité, de générosité et de bizarrerie, n'est pas la moindre de leurs séductions. Le message saint-simonien a encore quelque chose à nous apprendre au moment où la "faillite des idéologies", la crise du lien social et la remontée des corporatismes reviennent comme des leitmotive dans la presse comme dans les conversations.


NOTES

[1] Sur la vie et l'oeuvre de Saint-Simon, on pourra consulter F.-E. Manuel, The New world of Henri Saint-Simon, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 1956.

[2] Sur le mouvement saint-simonien, les ouvrages généraux de référence restent à ce jour : S. Charléty, Histoire du saint-simonisme (1825-1864), Paris, P. Hartmann, 1931 ; H.-R. D'Allemagne, Les Saint-simoniens 1827-1837, Paris, Gründ, 1930. Pour un regard plus approfondi sur les aspects économiques et industriels de la doctrine saint-simonienne, on pourra consulter par ailleurs les cinq numéros de la revue Economies et sociétés, publiée par l'Institut de science économique appliquée du Collège de France, qui leur sont consacrés sous le titre générique "Saint-simonisme et pari pour l'industrie", t. IV, n° 4, 6, 10, t. V, n° 7, t. VII, n° 1, 1970-1973. On trouvera enfin une vue d'ensemble de la bibliographie saint-simonienne dans J. Walch, Bibliographie du saint-simonisme, Paris, Vrin, 1967 et Ph. Régnier, "De l'Etat présent des études saint-simoniennes", in J.-R. Derré (dir.), Regards sur le saint-simonisme et les saint-simoniens, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1986, pp. 161-206.

[3] Empruntée à Saint-Simon, l'expression revient comme un leitmotiv dans les correspondances saint-simoniennes.

[4] Sur ces deux épisodes, outre Charléty et D'Allemagne, on pourra consulter Ph. Régnier, introduction au Livre nouveau des saint-simoniens, Tusson, Du Lérot, 1991, pp. 7-54 ; Ph. Régnier, Les Saint-simoniens en Egypte (1833-1851), Le Caire, Amin F. Abdelnour, 1989.

[5] L. Girard, "Valeur et permanence des thèmes saint-simoniens", in Economies et sociétés, t. IV, 1970, pp. 773-792, plus particulièrement pp. 791-792.

[6] Sur Enfantin, on pourra consulter : H.-R. D'Allemagne, Prosper Enfantin et les grandes entreprises du XIXe siècle, Paris, Gründ, 1935 ; J.-J. Pauvert, Enfantin le prophète aux sept visages, Paris, J.-J. Pauvert, 1963. Sur Michel Chevalier, lire J. Walch, Michel Chevalier économiste saint-simonien 1806-1879, Paris, Vrin, 1975.

[7] Cité par S. Charléty, op. cit., p. 48 ; M. Chevalier, Lettre aux chefs des églises saint-simoniennes des départements, 10 décembre 1832, Arsenal F.E. 7793.

[8] G. Pinet, "L'Ecole polytechnique et les saint-simoniens", in La Revue de Paris, 15 mai 1894, pp. 73-96.

[9] C. Bouglé, "Le Saint-simonisme et les polytechniciens", in X-Crise, n° 35, 1937, pp. 9-14. Sur X-Crise, on pourra consulter par ailleurs X-Crise Centre polytechnicien d'études économiques De la Récurrence des crises économiques. Son Cinquantenaire 1931-1981, Paris, Economica, 1982 ; Gérard Brun, Technocrates et technocratie en France (1914-1945), Paris, Albatros, 1985

[10] Cf. H. Gouhier, La Jeunesse d'Auguste Comte et la formation du positivisme, Paris, Vrin, 1933-1941.

[11] F. Gallice, Les Ingénieurs saint-simoniens, mémoire de maîtrise de l'Université de Paris-X Nanterre, 1993.

[12] F.-A. von Hayek, The counter-revolution of science, 1952, rééd. New York, Free press of Glencoe, Londres, Collier-Mac-Millan, 1955.

[13] Cité par D.-A. Griffiths, Jean Reynaud encyclopédiste de l'époque romantique, Paris, M. Rivière, 1965, p. 32.

[14] A. de Musset, La Confession d'un enfant du siècle, Paris, 1836, rééd. in A. de Musset, OEuvres complètes, Paris, Le Seuil, 1963, p. 555.

[15] H. de Balzac, Le Curé de village, Paris, 1841, rééd. in H. de Balzac, La Comédie humaine, t. 8, Paris, Gallimard, 1969, pp. 536-769, plus particulièrement pp. 689-703. Sur l'insatisfaction des ingénieurs d'Etat dans la première moitié du XIXe siècle, cf. A. Picon, L'Invention de l'ingénieur moderne. L'Ecole des Ponts et Chaussées 1747-1851, Paris, Presses de l'Ecole nationale des Ponts et Chaussées, 1992, pp. 458-462.

[16] J. Reynaud, lettre au directeur général des Mines du 20 novembre 1830. A.N. F14 27361.

[17] Cf. B. Belhoste, A. Dahan-Dalmedico, A. Picon (dir.), La Formation polytechnicienne 1794-1994, Paris, Dunod, 1994.

[18] Cf. D.-A. Griffiths, op. cit., p. 28.

[19] Sur l'histoire du corps des Mines au siècle dernier, lire A. Thépot, Les Ingénieurs du corps des Mines au XIXe siècle. Recherches sur la naissance et le développement d'une technocratie industrielle, thèse de doctorat de l'Université de Paris X, Paris, 1991.

[20] M. Chevalier, lettre à Le Play du 13 janvier 1833, Arsenal F.E. 7647.

[21] G. Comoy, lettre aux rédacteurs du Globe du 18 décembre 1832, Arsenal F.E. 7609.

[22] Discussion sur la doctrine, Arsenal F.E. 7795.

[23] Cf. A. Picon, op. cit., p. 451 notamment.

[24] Dissertation française marquée "A" pour le concours de 1834, Archives E.N.P.C. carton "Concours de composition littéraire des élèves 1813-1840".

[25] P.-S. Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, Paris, Veuve Courcier, 1814, p. 2.

[26] Le Livre nouveau. Première séance, Arsenal F.E. 7813.

[27] Cité par D.-A Griffiths, op. cit., p. 30.

[28] P. Talabot, lettre à Enfantin du 30 octobre 1831, Arsenal F.E. 7609.

[29] Ch. Didion, lettre à Enfantin du 7 octobre 1831, Arsenal F.E. 7609.

[30] A. Faveaux, lettre à Chevalier du 24 septembre 1831, Arsenal F.E. 7609.

[31] Bardin, lettre à Chevalier du 18 décembre 1831, Arsenal F.E. 7609.

[32] Ch. Gouguet, lettre à Enfantin du 20 avril 1832, Arsenal F.E. 7609.

[33] Sujets de dissertation française donnés en 1825 et 1820, Archives E.N.P.C. carton "Concours de composition littéraire des élèves 1813-1840"

[34] E. Clapeyron, G. Lamé, Plan d'écoles générale et spéciales pour l'agriculture, l'industrie manufacturière, le commerce et l'administration, Paris, Bachelier, 1833, pp. 59-61.

[35] Cf. R.-B. Carlisle, "Les Saint-simoniens, les Rothschild, et les saint-simoniens", in Economies et sociétés, t. V, 1971, pp. 1185-1214 ; J. Walch, "Les Saint-Simoniens et les voies de communication", in Culture technique, n° 19, 1989, pp. 285-294.

[36] Cf. A. Picon, op. cit., pp. 133-134 en particulier.

[37] M. Chevalier, Religion saint-simonienne. Politique économique. Système de la Méditérannée, Paris, bureaux du Globe, p. 36.

[38] E. Clapeyron, E. Flachat, S. Flachat, G. Lamé, Vues politiques et pratiques sur les travaux publics de France, Paris, Everat, 1832.

[39] H. Fournel, Examen de quelques questions de travaux publics, Paris, Ladrange, 1837, pp. 11-12.

[40] Lire par exemple H. Saint-Simon, Lettres au bureau des longitudes et à la première classe de l'Institut, Arsenal F.E. 7861.

[41] H. Margerin, Dissertation philosophique sur les mathématiques, Arsenal F.E. 7856.

[42] Ch. Lambert, Notes et documents utilisés par Charles Lambert pour ses conférences sur les sciences, 1831-1835, Arsenal F.E. 7856 ; Le Livre nouveau. Deuxième note sur l'architecture et les mathématiques, 7 septembre 1832, Arsenal F.E. 7825.

[43] Ch. Lambert, lettre à Enfantin du 4 mars 1833, Arsenal F.E. 7856.

[44] Persuadés de l'antériorité de la théorie sur l'expérience, les saint-simoniens n'ont ainsi rien de "posivistes" au sens courant du terme.

[45] Doctrine de Saint-Simon. Exposition. Deuxième année, Paris, Bureau de l'Organisateur, 1830, p. 149.

[46] Ch. Lambert, De l'Etat présent de la science et des savants, 1830, Arsenal F.E. 7856.

[47] Doctrine de Saint-Simon, p. 164.

[48] Lire G. Alleaume, L'Ecole polytechnique du Caire et ses élèves. La Formation d'une élite technique dans l'Egypte du XIXe siècle, thèse de doctorat de l'Université de Lyon II, Lyon, 1993.

[49] M. Chevalier, Lettres sur l'Amérique du nord, Paris, Ch. Gosselin, 1836, p. VI.

[50] P. Enfantin, Colonisation de l'Algérie, Paris, P. Bertrand, 1843, p. 33. Voir aussi Arsenal F.E. 7611, 7613, 7632.

[51] F. Tourneux, lettre à Ollivier du 12 septembre 1833, Arsenal F.E. 7788.

[52] A. Legrand, lettre au directeur de l'Ecole des Ponts et Chaussées du 30 juin 1834, Archives E.N.P.C. carton "Correspondances direction".

[53] Après avoir été saint-simoniens, certains n'en passent pas moins par le fouriérisme, comme Transon. Enfantin quant à lui parvient à concilier réflexion philosophique et participation aux affaires.

[54] Doctrine de Saint-Simon, p. 122.

[55] P. Talabot, lettre à Enfantin du 30 octobre 1831.

[56] H. Arendt, Le Système totalitaire, 1951, trad. fr. Paris, Le Seuil, 1972, p. 72 ; G.-G. Iggers, The Cult of authority. The Political philosophy of the saint-simonians, La Haye, 1958, rééd. La Haye, M. Nijhoff, 1970.

[57] R.-B. Carlisle, The Proffered crown. Saint-simonianism and the doctrine of hope, Baltimore, John Hopkins University Press, 1987.

[58] F.-A. von Hayek, op. cit.

[59] Cf. cette notation désabusée de Bontemps : "La parole de St Simon a bien de la peine à fructifier en Angleterre". Lettre à Pereire du 6 janvier 1832, Arsenal F.E. 7601. Cette diffusion limitée contraste avec les succès remportés Outre-Atlantique par le fouriérisme.

[60] Cf. P. Rosanvallon, L'Etat en France de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, 1990.